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« Il est une fragilité qui brave le temps. », Wulf Kirsten propose une anthologie de la poésie de langue allemande de Nietzsche à Celan par Stéphane Michaud

Mai, 2010

 

La patience lucide et passionnée d’un poète

La présente — et, disons-le tout de suite, exemplaire — anthologie de la poésie allemande que propose Wulf Kirsten affiche pour titre un vers emprunté à un court poème d’Oskar Loerke, composé en 1933 : « Il est une fragilité qui brave le temps ». Dans sa sobre assurance, l’affirmation posée au seuil des heures les plus sombres de l’Allemagne donne le ton de l’ouvrage. La poésie jouit de la même permanence que la nature. Sa loi est de renaître comme la végétation. Cette confiance, plus forte que la révolte en ces années de crise, est la marque propre de la période 1880-1945 qu’aucun critique ni poète n’avaient jusqu’à présent considérée dans son unité. On y distinguait des sommets — Stefan George ou Rilke, Hofmannsthal ou Trakl, pour ne rien dire des Gertrud Kolmar, Peter Huchel ou Johannes Bobrowski, récemment découverts. Mais qui avait eu l’audace de s’arrêter à d’aussi vastes mesures et de saisir ces quatre-vingt-cinq ans dans leur apport décisif ?

Les bouleversements politiques, civils et militaires s’imposaient avec trop d’évidence à l’observateur. Ils l’empêchaient de penser une unité dont le terme de « modernité », entre temps vidé de son sens par un usage abusif, était bien incapable de rendre compte. Qui saurait allier hauteur et proximité, mener l’indispensable patient travail de fouilles pour restaurer des pans entiers oubliés et, en même temps, prendre la distance nécessaire par rapport aux faits et aux textes ? Seule la passion d’un poète, au demeurant aguerri aux contraintes que le pouvoir politique sait exercer sur les écrivains, à la crainte qu’il fait régner, pouvait restaurer le visage de cette période. La poésie, nous montre Kirsten, y revient aux sources de l’expérience et creuse passionnément la langue ; elle libère à terme une force incoercible, victorieuse de l’adversité. Pour juger de la pyramide des grands, il fallait le vaste socle des presque trois cent soixante-cinq poètes représentés dans notre vaste anthologie. Soutenu par la postface de l’éditeur et les passerelles thématiques et formelles que ménage l’agencement des textes, le lecteur n’oublie à aucun moment les lignes de fracture et les conflits qui traversent l’anthologie.

 La découverte d’un continent englouti

Le tragique domine l’époque. Tragique de l’homme qui a rompu avec Dieu, et que pose dans sa fierté prométhéenne le court poème de Nietzsche, « Pin et éclair », qui ouvre le recueil. L’arbre qui a fièrement poussé en hauteur, la crête dans l’azur laissant loin à ses pieds hommes et animaux, souffre de solitude ; il appelle le feu du ciel, qui le consumera ou le fendra. À l’autre extrémité du livre, la « Fugue de mort » de Celan, montre la victime juive abandonnée de Dieu, livrée à son cynique bourreau. Le destin des nombreux poètes pourchassés, réduits au silence, à la misère, voire contraints à l’exil quand ils ne sont pas tout simplement exécutés, met sous nos yeux le sens et la portée de l’écriture. Ils sont communistes, juifs, libertaires, témoins d’un désir qui transcende la crise du présent. Chez tous fondamentalement, et c’est ce qui fait l’unité de la période de Nietzsche à Celan, même sur le versant plus esthétisant d’un Stefan George ou d’un Rilke, l’attention va à la vie immédiate, à sa perception concrète, sur l’horizon d’un impossible « vivre ensemble », intensément poursuivi.

Rarement anthologie aura ménagé plus de découvertes. Elle fait surgir un continent englouti dont n’émergeaient que de rares noms. Il aura fallu à Wulf Kirsten, qui en est le maître d’œuvre, plus de vingt ans de collecte et une ténacité peu ordinaire. Car la censure n’a jamais été entièrement levée qui a condamné au silence les téméraires qui s’étaient insurgés contre l’ordre d’une société abandonnée aux vapeurs du nationalisme. Il était peu de barrières pour contenir la jeune nation qui se forge dans l’ivresse de la victoire sur la France au lendemain de 1870, s’essaie à la démocratie dans l’humiliation de la défaite de 1918, et se précipite dans l’abîme avec la folie nazie. La défaite de 1945 laisse place à l’ordre qu’imposent les deux puissances victorieuses dans la zone respective qu’elles contrôlent, République démocratique allemande à l’Est, sous la férule soviétique, République fédérale  à l’Ouest, sous la protection occidentale. Le chantier de l’unification depuis 1990 était trop immense pour envisager une juste pesée de l’histoire, et tirer d’abord de l’oubli des œuvres, des destins et des courants artistiques que tout avait conspiré à étouffer.

L’entreprise était urgente. Quelques années encore et les dernières sources étaient anéanties, l’aventure de générations de poètes dont les noms, à quelques exceptions près, avaient sombré disparaissait avec les ultimes témoins ou descendants, pour autant qu’ils se laissaient identifier. Combien avaient déjà été rayés des registres vivants de la mémoire ? Pour un Johannes Bobrowski laissé libre d’écrire, la rda avait elle-même interdit de publication ou chassé du pays les Peter Huchel ou Franz Fühmann. Même si l’anthologie s’arrête en 1945, avec l’apparition des premiers poèmes de Bobrowski et de Celan, l’enquête était donc à mener dans les deux Allemagnes. Le travail de fouilles ne se contente pas de remonter au jour des poèmes. Il les accompagne de sobres et précieuses notices, consacrées aux figures individuelles. Ce fort volume de plus de mille pages, à la typographie soignée, est ainsi l’outil d’une résurrection. Jamais, il ne cherche l’effet. Mais le paysage poétique sort renouvelé de l’immense enquête qui traverse non seulement les pays germanophones d’avant la Seconde Guerre mondiale (Allemagne, Autriche, Suisse, république tchèque, Transylvanie, Hongrie, Roumanie), mais conduit par nécessité en tous les lieux où se sont réfugiés ceux qui ont tenté de fuir les persécutions nazies (Europe, pour autant qu’elle n’était pas déjà sous le joug, Palestine, Amérique du Nord et du Sud…).

 La grande voix de la poésie

Natif d’un petit village de Saxe au pays de Meissen, Wulf Kirsten, qui est une des grandes voix lyriques de l’Allemagne contemporaine, même si la France ne dispose encore que d’une seule plaquette de vers en traduction (Graviers, Paris, Belin, 2009), puise dans le terreau vivant d’une tradition dont il s’est lui-même nourri. Nombre de ses poèmes dans ses recueils antérieurs (Die Erde bei Meissen/ La Terre à Meissen, 1986, Wettersturz/ Chute barométrique, 1997) sont consacrés aux grandes figures d’artistes et de poètes des marches orientales de l’Allemagne, d’où il est originaire et où la vie l’a fixé. Autant qu’une œuvre de rebelle, incapable de se tenir dans les limites fixées par les vérités officielles — et celles-ci n’ont pas manqué au pays qui, après avoir été celui de Luther et de Bach, allait être un des hauts lieux du nazisme puis le cœur de la République démocratique allemande — le livre est un manifeste pour la poésie. Kirsten, qui avait vécu dans une modeste famille de travailleurs manuels dépourvue de livres, avait posé les bases de cette anthologie très personnelle, lorsqu’il avait eu tardivement accès aux études universitaires, à la fin des années 1950. Une quasi-fureur de lire s’était emparée de lui, dans l’inépuisable bibliothèque de la ville de Leipzig. Il avait recopié pour lui-même les poèmes qu’il découvrait dans les revues conservées en ce lieu unique, foyer de l’édition allemande. Le projet était assez avancé aux dernières heures de la rda, pour que Kirsten quittât alors le puissant éditeur de Francfort Suhrkamp, qui venait de le gagner à sa maison. Puisque Suhrkamp n’envisageait pas de publier pareille anthologie, il avait rejoint le Suisse Ammann, à Zurich, chez qui elle paraît aujourd’hui.

1880-1945 : la période est cruciale. La langue s’y renouvelle, au feu de l’éclair disions-nous plus haut. Elle quitte ses cothurnes, entre dans le grand vent qui traverse l’Europe et le monde. Kirsten n’ignore pas les précurseurs au xixe siècle (Annette von Droste-Hülshoff, Heine, Conrad Ferdinand Mayer) dont l’influence s’étend encore sur ces années. Avec rigueur, il s’en tient à la période donnée, les années qui suivent la Deuxième Guerre mondiale étant quant à elles plus équitablement connues. L’éditeur offre à lire des textes. Il ne les commente pas. Il place des repères. Deux, trois poèmes, jusqu’à sept ou huit dans des cas exceptionnels, suffisent à représenter une voix. Le nombre de poèmes reproduits ne décide pas de l’importance à attribuer à chaque auteur. En revanche, les quelques poèmes familiers sonnent de façon neuve de l’entourage dans lequel ils figurent.

Que les limites ordinaires s’estompent — entre littérature et philosophie, comme de bien stériles partis-pris s’emploient à les réveiller — que soient transcendés les particularismes, et la poésie est la grande gagnante. Certains des auteurs présentés étaient surtout connus comme figures politiques (Theodor Lessing ou Erich Mühsam), historiens de la littérature (Max Kommerell, le découvreur de Hölderlin ou Ricarda Huch, spécialiste du romantisme) ou historiens des religions  (Gershom Scholem). On avait peut-être oublié la part que la poésie occupe chez Stefan Zweig. Le lecteur français découvrira au-delà de la figure attendue d’Yvan Goll, d’autres Alsaciens (René Schickele, Louis Spielmann), les Parisiens (Max Ophüls et Charles Ferdinand Vaucher), et Hilde Stieler, amie de Klossowski). Hans Arp fait signe vers le dadaïsme auquel il participa, et Friedhelm Kemp (traducteur de Baudelaire, de Rimbaud, mais aussi de Bonnefoy et de Jaccottet) vers la poésie française contemporaine.

Le livre  sera-t-il jamais traduit en français ? En dépit de l’ampleur et de la difficulté de la tâche, il faut le souhaiter pour que la France ne reste pas à l’écart de l’indispensable réexamen auquel l’Allemagne se livre de son passé et réactualise à son tour son rapport à une période que contribue à éclairer la vie contemporaine tant littéraire que muséale outre-Rhin. Retenons-en quelques exemples. En premier lieu, l’inauguration dans le quartier de Kreuzberg à Berlin, en ce début mai 2010 du nouveau bâtiment de la fondation « Topographie de la terreur ». Le musée, fruit de longues années de travail historique et architectural, est construit sur l’emplacement même du quartier général de la Gestapo, des SS et de la Sécurité générale du Reich. Il donne au visiteur, sur les lieux mêmes où se dressait en pleine capitale du Reich le foyer de la terreur, des outils pour comprendre les voies par lesquelles s’est installé l’insoutenable. L’ouvrage que le poète Hans Magnus Enzensberger consacre au général Hammerstein, chef de l’armée de terre allemande qui choisit de se retirer en 1934, apporte par d’autres voix une contribution à la genèse du nazisme. L’ouvrage vient de paraître en traduction chez Gallimard. Il faudrait évoquer en parallèle la grande exposition que la Neue Nationalgalerie consacre à la peinture des années 1920-1945, tentant une nouvelle évaluation de la part que l’Allemagne (des Vogeler, Kirchner, Hofer, Pechstein, Schad, Schrimpf et, à terme, Horst Strempel) apporte au mouvement international. Le couperet de la condamnation nazie de l’« art dégénéré » ne tarde pas à tomber sur elle. Les salles berlinoises offrent un répondant visuel à l’expressionnisme, celui de Dresde notamment auquel  l’anthologie de Kirsten s’arrête à travers un Iwar von Lücken par exemple.

La traduction informative des cinq poèmes qui suivent ne donne en aucune façon la mesure de la période ni de ses réussites. On en jugera mieux par les textes que propose l’Anthologie bilingue de la poésie allemande, publiée par Jean-Pierre Lefebvre dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (1993). Les p. 799-1140 offrent, dans une perspective distincte, mais forte, et selon un choix autre, des poèmes de Nietzsche, Hofmannsthal, George, Rilke, Brecht, Trakl ou Werfel par exemple. Les cinq poèmes retenus par mes soins répondent plus modestement au trait accusateur du peintre Georg Grosz. Ils manifestent le fonds de déchirures et de haine auquel la poésie est confrontée en ces années extrêmes.

 

Stéphane MICHAUD

10 mai 2010

 

 

Wulf KIRSTEN

« Beständig ist das leicht Verletzliche »

Gedichte in deutscher Sprache von Nietzsche bis Celan, Zurich

Ammann, 2010. Un vol. de 1 119 p.

 

 

Oskar Loerke

 La nuée de feuilles

 

Il est une fragilité qui brave le temps.

Longtemps la nuée verte est restée suspendue au-dessus de la terre,

où s’en est-elle allée ?

À chaque printemps, elle reprend son vol,

emplit l’espace qui lui appartient

entre le sol et le ciel.

Dirigée par le vent,

éprouvée par la pluie,

soulevée par la lumière,

elle revient toujours

et reste bien des années.

Chaque fois, aux lumières de l’automne,

on entend sa plainte : je tombe, pourquoi moi ?

Mais, plus forte est la voix accordée à celle des poètes :

il me faut tomber, oui, et pourquoi pas moi ?

Que vienne l’hiver,

au ciel rampent des branchages tordus

sans que change l’espace végétal créé,

sans peut-être prendre conscience de leurs voisins,

fruit pourtant d’une même poussée.

Entre le sol et le ciel,

indéchirable sous la scie du jardinier,

inaccessible à la hache du bûcheron,

la loi demeure :

il est une fragilité qui brave le temps.

 

1933, p. 280

 

 

 

Ludwig Aub

 « Le Juif, au bûcher ! »

 

Elles se déchaînent dans le Nord germanique,

y excitent le peuple et saccagent l’amour,

les cohortes antisémites,

troupes sauvages en délire.

Las, leurs paroles haineuses

empuantissent l’Allemagne ;

honneur, nous dit-on, aux hommes d’Ahlwardt [1]

Et haro : « le Juif, au bûcher ! »

On sait prévenir plus d’un malheur

avant que ses ravages n’éclatent ;

mais comment se convertir

avant même la naissance ?

C’est dans la nature de l’existence,

un fait de hasard, que personne ne règle ;

cependant, vous ne cessez de hurler le refrain

rageur : « le Juif, au bûcher ! »

« Aimer le prochain comme nous-mêmes »

est le plus beau devoir du Chrétien ;

c’est écrit dans le catéchisme ;

loi du Sauveur, on ne te suit pas !

ceux qui devraient la prêcher

s’en sont froidement détournés ;

l’amour du prochain le cède à la froide colère

du cri : « le Juif, au bûcher ! »

Oh ! dites : dans la dernière guerre, le Juif

n’a-t-il pas payé pour son courage ?

N’a-t-il pas contribué à la victoire allemande,

n’a-t-il pas défendu vaillamment

le sol de la patrie

du pillage et de l’incendie ?

La patrie maintenant lui déclare :

« tant pis ! » — « le Juif, au bûcher ! »

Où est passée la justice, la vraie,

qui distingue les cas,

ne méprise pas également le bien

et le mal, tranche librement,

juge les affaires séparément,

sans tout confondre,

et motive ses condamnations ?

Seule règle : « le Juif, au bûcher! »

Toi aussi, grand poète allemand,

toi, Heine, il te l’a fait cher payer,

le minable petit phénix,

ton origine juive.

Ah ! non. La tolérance n’a jamais

fait bon ménage avec la débilité,

et tous les sots de village ont

pour pensée : « le Juif, au bûcher! »

Ô puisse le temps nous éclairer,

ouvrir une voie lumineuse à l’avenir,

libérer les pauvres humains décadents

d’une sinistre folie,

en sorte que la justice

ne sépare plus la religion et la condition sociale,

et plus jamais n’ait cours

le cri : « le Juif, au bûcher ! »

 

1900, p. 70-72

 

[1] Hermann Ahlwardt (1846-1914) : agitateur antisémite, député au Reichstag de 1892 à 1902, sorte de Drumont allemand.

 

 

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