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« Le coup de l'hexagone » par Michel Deguy / Apartés /

Octobre, 2015

 

Le coup de l’hexagone

 

Elle (la « conne » de Bedos), elle est victime de « l’Hexagone », cette guillotine aux six lames de la France sectionnée. Elle est (avec millions d’autres) devenue hexagonale. A force d’entendre à longueur de média que la carte (d’identité) France commence par ce premier trait : l’hexagone, et à force de bulletins météorologiques qui découpent le temps (« votre week-end ») en niches hexagonales, sous le toit anguleux du Nord, et sur les grosses chaussures pyrénéennes et alpines, comme si les nuages, le vent ou le soleil s’arrêtaient au Quiévrain, à la Manche, à la Côte d’Azur… bref, ne concernaient pas « l’Europe ».

Elle a oublié l’outre, l’outre-mer, le passer-outre, l’outre-mesure, l’outre-tombe, les Antilles, Mayotte, l’Afrique, le Pacifique et le reste, le rivage chiliogonal, fractal, infini, de la topologie française : ce qui la rend sourde à l’écologie ; elle ne fera pas chanter Eole là-bas ni n’attirera Hélios dans des panneaux exotiques. Et dans le temps de l’Histoire, elle n’a pas suivi les transhumances, le mouvement des humanités dans l’immensité terrestre. Elle se persuade sans doute que le Français est « cartésien » et que Descartes l’a inscrit dans un polygone, son polygone de sustentation, pour le grand plaisir des Anglais, dès la première classe de géométrie, le jour de la rentrée quand dans la classe voisine la leçon de « géographie humaine » vous fait découvrir les quatre races de l’humanité, la blanche, la noire, la jaune et même la rouge, qui rend possible le western ; et peut-être une cinquième, « métissée » ?

Elle n’entendit pas l’admirable langue classique du philosophe ni la prose de ses trois grands rêves. Mais ne parlons pas de langue…

Et du coup la race lui est remontée à la tête. La race, c’est ce qui reste quand on n’ a rien compris. Ou qu’on ne veut rien savoir. La race était scientifique au 19ème siècle ; elle ne l’est plus. Puis l’Europe inventa la race juive et fut détruite, peut-être pour toujours, par son Kamp à lui,Adolphe . A-t-elle entrouvert le livre, et remarqué dès les premiers chapitres le mauvais génie de la Rasse s’échapper du flacon, la hantise de la Rasse, le délire de la Race…

Où en sommes-nous avec la Race ? Le racisme, purement ( !) et simplement éponyme gonflable de la haine, le sobriquet, le sur-nom énorme, le coup de gong assourdissant du meeting, ramasse toutes les haines imaginables, contre la race des « vipères », la race des Roms, la race des homosexuels, celle des vieux, des jeunes, des crétins, quelle race ! et pourquoi pas des anti-racistes. Métastasique, cancérigène, le racisme prend en charge toute la haine envoûtante des humanités entre elles, appareillée maintenant des plus puissants mégaphones possibles, aussi puissants que les Grandes Oreilles de la NASA qui en espionnent les complots, et que les grands observatoires qui piègent les Ondes de l’univers. La haine de tout autre pour tout autre : l’envers de l’hospitalité derridienne ; les génies génocidaires et celui du géocide, et le déchaînement en hominicide généralisé de la vieille Echtra empédocléenne…

Pourquoi parler d’humanités au pluriel ?

Il y a trois modes de l’humanité – pour reprendre le terme spinozien ; de l’humanité « substance » et de l’humanité démographique, multiple croissant des multitudes humaines :

     • Le mode d’être en Je, un-par-un ; de outos à outos, disait Aristote. De Toi à Moi. C’est ce qu’Arendt appelait « amitié », disant « je n’aime que mes amis ». Quel que soit l’autre, nous pouvons être amis

     • « Eux » : le mode grégaire des multitudes, peuples ou masses, ethnies ou communautés, nations nationalistes entre elles. Et qu’appelle-t-on maintenant « identité », sinon l’appartenance ,de l’un à son ensemble. J’appartiens à un innombrable, grégarité elle-même grégarigène, qui m’identifie ; je me souviens du récit d’un proche qui fut déporté à Dachau : la nationalité faisait le destin. Dans la lie des nations, le « Français », parce qu’appartenant à la « race des vaincus », pouvait être tué à tout instant, non par les SS mais par « les autres ».

     • Le « Nous » : le mode associatif, ou petit nombre d’un nous-tous, se reconnaissant « entre eux », liés par une règle, un but, un programme d’action.

Est-ce tout ? Non : une nouvelle entité politique, une sorte de mixte ou de monstre, compote des trois modes, a fait son apparition, datable, apte à détruire le politique et la démocratie. C’est « la famille » !

La droite française, le sarkozysme, se présente, s’expose, s’impose en tant que « notre famille » - seriné à tout bout de discours. Cette mue du parti en famille - terme (et chose) jadis coextensif et réservé à la vie privée - répandue maintenant comme une crue qui submerge les limites, empoisonne et mine la politique. Ceux qui ne sont pas « de la famille » (ou clan, ou tribu, dans les sociétés non démocratiques) sont les ennemis : bientôt haïs.

Elle était de la famille. Elle a donc parlé en famille pour la famille, comme dans la cuisine, la salle à manger ou la chambre. Mais, transporté par le « réseau », les média qui abolissent la différence fondatrice, le propos rapporté dans la sphère ci-devant publique (en fait, maintenant, à tous les gens tweetant eux-mêmes en famille) n’a pas été recevable à l’Assemblée, dans l’arène politique élargie, en général. Elle est donc la honte de la famille. Méchante enfant bavarde, elle doit être mise au coin. Et si elle ne présente pas ses excuses aux parents, elle sera chassée (de la famille).

Désoeuvrée par la Science comme un paradigme devenu obsolète sans vérité hématologique, génétique, biologique, la « race », qui persiste dans l’expérience vécue ou perceptive-phénoménologique, puisqu’il saute aux yeux que celui-ci est black, celui-ci aryen, asiatique ou maghrébin, une flottante notion (un « préjugé »),mise au chômage, cherchant un emploi fébrilement, prête à rendre n’importe quel service de vicariant idéologique en période électorale, bonne à rien bonne à tout, collecte toute la haine qui traîne, semblable aux tuyaux crevés dans la maison de Sarkozy qui menacent de leurs eaux migratoires usées le salon et la chambre des enfants.

Et, ne l’omettons surtout pas, s’amalgame au passage à des restes de religiosité dans « la sortie du religieux (Gauchet) ; à la déchristianisation en phase terminale de nettoyage… pour se réinsinuer en « famille », à la cuisine, où aux fêtes, ou à « l’Université d’été ».

Adieu Nadine Morano. Pas sûr que Buisson ou Le Pen vous recueillent…

 

Michel Deguy

Octobre 2015

 

PS : Quant à la Tolérance, qui reprend service, courage et discours, pas sûr (du tout) qu’elle soit à la hauteur de l’inexorable montée des eaux de la Haine ; pas plus que le « care », importé récemment, soit à la mesure de la complexité sociétale ingérable.

 

 

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