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Babel Tower et l’Hôtel de l’Europe par Michel Deguy

Octobre, 2014

 

Salut à Alain Borer, pour accueillir son « De quel amour blessée » (Gallimard, septembre 2014)

 

Nous sommes exclus du nouvel univers, où le genre humain recommence : les langues anglaise, portugaise, espagnole servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la pensée de plusieurs millions d'hommes ; et nous, déshérités des conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV : elle n'y reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique. Chateaubriand, M.O.T., Première partie, Livre 7, chapitre 11, Londres, d’avril à septembre 1822

 

On dira que cette sombre, radicale, magnifique clairvoyance de Chateaubriand une fois de plus a vu et dit juste ! Prophétie accomplie… Et cependant la façon dont elle s’est accomplie était imprévisible, et l’événement, celui d’une sortie du langage de toute langue, plus étonnant que ce qui était pensable à Chateaubriand. D’où la représentation non breughelienne de notre Babel ,que j’ébaucheici: c’est encore autre chose qui est arrivé.

Au sommet – non céleste – du gratte-ciel Babel, un seul bureau présidentiel : celui de l’Anglais (Wall-Street english, celui des Ecoles de commerce et des cours privés d’anglo-américain accéléré). Il est stupéfiant qu’en cet Âge de l’Egalité, le nôtre , dont le principe (« Le même pour tous ») met à genoux toute démocratie ; surprenant, dis-je, que l’hégémonie (Bourdieu dirait la Domination) de la langue anglo ne provoque pas le soulèvement dans les étages comme sous un régime d’occupation.

Les anglos, tout native speaker anglophone, ont par naissance un privilège inabolissable, une supériorité définitive irrattrapable : ils parlent anglais. C’est leur seul avantage, inégalement réparti dans le monde des Nations où la culture fait nature, et il est héréditaire décisif. Comme un riche ou un mieux-né passe devant dans une situation sociale, à commencer par le marché du travail.

Personne d’autre que le natif anglophone ne parle aussi « parfaitement » et « naturellement » la langue prédominante du Nouveau Monde mondialisant. Ce supplément d’origine (y a-t-il un antonyme à « tare » ?), qui « fausse tout », devrait déplaire au principe d’Egalité… On feint de l’ignorer. (Il y a toutes les exceptions que vous allez me citer, je sais, je sais. « Ma cousine qui vit à Toronto est devenue bilingue, etc., etc. » Ça ne change rien au fait.) Tous les hommes naissent libres et égaux… Non :au moins un sur dix s’est affranchi par la langue de l’Empire.

« Le fait est que » les homophones se regroupent toujours entre soi. Dans ce groupe de touristes international, voici les Français entre eux à table ; les Italiens entre eux, les Japonais entre eux… (Ils peuvent parler en « bon anglais » mais…) « Le fait est que » dans les colloques les non-natifs sont en infériorité dans « la discussion », ne sachant improviser assez vite, abonder ou intervenir à la faveur de jeux de mots, que sais-je… et d’une certaine manière « réduits au silence ». Que cette situation « inégalitaire » soit déniée, je le sais – la pudeur et la correction politique la passent sous silence.

Affaire d’accent aussi ? Sans doute. Il faudrait en parler, mais c’est délicat puisque le problème de l’accent dans la réalité sociale n’est pas de linguistique : la différence entre bon et mauvais accent n’est pas « scientifique ».

Les accents des natives, aussi divers que vous les évoquiez, de Bombay à Lagos, du Texas ou d’Oxford, de Sydney ou du Cap, sont « de l’anglais ». Tous les autres, de Bougival à Montréal, de Tokyo à Soweto, de Belgrade à Stalingrad, sont « mauvais ». Ça fait un bel apartheid.

Certaines populations – les nordiques, Scandinaves, Allemands, etc. – ont admis le fait il y a deux ou trois générations et n’en débattent pas ; on immerge l’infans dans l’anglais comme pour un baptême. D’autres s’y mettent – comme les nouveaux Français – mais encore trop tard et sans noyer assez l’enfant dans l’eau du bain.

On notera que les lois spécifiques d’Etats plurilingues n’y changent rien. « On » ne parle pas le français à Vancouver, Regina ou Toronto .Et que la règle diplomatique européenne ne peut s’appliquer : on parle ou écrit en anglais quand on veut être entendu. De même que le bad speaker (non anglophone, non enough fluent au moment de l’improvisation) sait qu’on ne l’écoutera pas, et moins encore quand tout le monde parle à la fois ; il se tait : désiste. Et ainsi subit et subira l'autorité qui consiste à faire taire.

L’objet de mon étonnement, c’est que les humains ou êtres-parlant (dans la terminologie de J.-Cl. Milner, et aussi en vérité) acceptent cette hégémonie de la langue de l’Empire, ou plutôt se soumettent avidement (ruunt in servitudinem) en anglishisant leur langue, pidginisant leur idiome, goulûment. Il n’est verbe plus prisé ici que booster ou impacter, si laids ; et les « présentateurs » du Prime time (sic) se désignent comme team ouvrant la News Room !! Il est insensé qu’en France les chaînes de télévision nationale subissent aussi puérilement la loi de fer (d’argent) de la publicité mondiale. Insensé que les titres des films ne soient plus traduits. Insensé que le principe d’Egalité qui étend (sans doute pour le pire) son règne partout… et devrait provoquer une insurrection de la pensée langagière en toute langue, s’affaisse avec complaisance sur le seuil de la réciprocité – de la traduction –. L’homme est né libre, et partout il est enchaîné à l’anglo – pour son propre plaisir ! Masochisme profond de la « culture » ? Qu’est-ce que l’Occupation ? Ce sera le prochain chapitre1.

Les peuples se font peu à peu parasiter, puis soustraire, leur langue ; exiler du chez-soi de la maternelle. Remarque qui ne formule pas une crainte de propriétaire foncier ni de frileux sédentaire, mais qui questionne une dépropriation ontologique : qu’arrive-t-il à l’être-parlant glissant hors de son élément dans le devenir « intelligent » de son être. Ce ne sera sans doute pas une considération linguistique qui « rendra raison » de l’aptitude de la langue anglaise à jouer le rôle de l’occupant universel2 ; mais laquelle ? Ajoutons que la même dépropriation hors de leur langue-de-Shakespeare échoit aux Anglais.

Ce n’est donc pas tant à « l’anglais » qu’il y a lieu de s’en prendre… Ç’aurait pu être à « l’espagnol » (et non pas en tant que « langue-de-Cervantès » mais de communication) ; c’est à un changement de la représentation de Babel : de la fantastique Tour breughélienne, titanesque assaillance ruineuse du ciel creusé d’alvéoles piranésiens au building aboudhabique ou qatari de la Firme mondiale.

Il s’agit de traduction simultanée en « temps réel » d’un des 193 étages à l’autre – et non pas de la « tâche infinie » des traducteurs de l’intraduisible. Adieu au langage – dit Godard ; et aux langues – depuis que « le langage » (« logos » dans notre tradition) est devenu un « medium » parmi d’autres (comme si Dieu lui-même avait pu hésiter entre la langue, le film, la BD, etc., pour « se révéler »…).

La globishisation « médiatise » la sortie du logos ; l’esperanto de la communication n’est pas la Pentecôte… On se demandera si néanmoins (néant en moins) la Grande Tâche benjaminienne peut se poursuivre et si l’apprentissage (avant l’enseignement) de plus-d’une langue dès le plus jeune âge peut encore et toujours concourir à la pérennisation de la sublime Ruine de l’Antique Babel.

 

Michel Deguy septembre 2014

1 On se remémore le titre avisé de Pascal Quignard : « L’Occupation américaine » (Seuil, 1994)

2 Projet de mise en scène : Orgon se laissant chasser du « Français » par un Tartuffe Mormon industrieux qui force le cours de l’anglo en substituant peut à peu comme un trader mots et tournures de la City à ceux de la langue-de-Molière.

 

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