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Jean-Joseph RABEARIVELO (1903-1937)

Vendredi, 24 Octobre, 2014 - 18:30

 

C’est sans conteste le plus grand poète malgache d’expression française du vingtième siècle. Son activité littéraire s’est déployée en pleine période coloniale et elle reflète les espérances et les difficultés d’un « intellectuel de couleur » pris dans les contradictions d’un système colonial, théoriquement ouvert à l’intégration mais, de fait, porté à exclure tout ce qui ne ressemblerait pas à une soumission pure et simple. Revendiquant à égalité avec son statut d’« acculturé » la richesse de son identité malgache, il se trouva sans cesse en porte-à-faux par rapport aux « officiels » de la Colonie et à leurs affidés. Le refus par ces derniers de lui accorder le petit poste administratif qu’il sollicitait le plaça en 1937 dans une situation matérielle et morale insoluble qui le conduisit au suicide (le 22 juin 1937). L’œuvre est abondante et couvre tous les genres : le roman avec L’Aube rouge (écrit en 1925, paru en 1998) et L’interférence (écrit en 1929, paru en 1988) où il récrit l’histoire récente de son peuple en se dégageant de la vérité officielle imposée par le vainqueur ; la nouvelle, en français et en malgache ; le théâtre (dans les deux langues également) avec Imaitsoanala, Fille d’oiseau (1934) et Aux portes de la ville (1935) où il met en scène la vie populaire de Tananarive et le monde des légendes et contes malgaches ; la critique (dans les deux langues) dans des journaux et revues de Madagascar et d’Europe ; la poésie (d’abord en malgache puis en français et enfin dans un dialogue créateur entre les langues) qui est son plus beau fleuron : des recueils paraissent sur place comme La Coupe de Cendres (1924), Sylves (1927), Volumes (1928), Presque-Songes (1934), Chants pour Abéone (1936) ou à l’étranger comme Traduit de la nuit (Tunis, 1935) ; il propose aussi des traductions-adaptations de poésies traditionnelles dans Vieilles chansons des pays d’Imerina (1939) qui ne sont autres que les hain-teny rendus célèbres chez nous par Jean Paulhan. Enfin il laisse un considérable journal Les Calepins bleus (1933-1937) dont la première édition constitue l’essentiel du premier tome des Œuvres complètes, paru en 2010 aux éditions du CNRS ; le second comprenant le reste de l’œuvre a vu le jour en 2012 aux mêmes éditions. Œuvres complètes, tome I : Le diariste (Les Calepins bleus), L’épistolier, Le moraliste, édité par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, 1280 p., 2010 ; Œuvres complètes, tome II : Le poète, Le narrateur, Le dramaturge, Le critique, Le passeur de langues, L’historien, édité par Serge Meitinger, Laurence Ink, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard, 1790 p., 2012, Collection « Planète libre », n° 2 et 3, CNRS éditions, Paris.

 

Notre anthologie a souhaité privilégier un pan moins connu, moins public de l’inspiration propre à ce poète devenu à sa manière un poète national. Ce sont surtout les poèmes qui « questionnent l’acte d'écrire et qui en sont aussi une défense et illustration » que nous avons mis en avant. Tout en interrogeant avec subtilité les détours de l’expression, « ils accrochent au passage tel ciel d’orage, tel parfum de lait chaud, telle eau fleurant l’ombre. Et ils travaillent le mot au corps à corps, tentant de faire surgir la vie dans le corset du poème et d’être fidèles au chant intérieur » (Claire Riffard). Nous allons du premier chef d’œuvre, Fresque de décembre, écrit en décembre 1924, au tout dernier poème recopié en guise de testament le 22 juin 1937. Nous révélons ainsi des pièces presque toutes restées sous le boisseau jusqu’à notre édition des Œuvres complètes, des poèmes de Chants d’Iarive, de Vers dorés, de Galets et ceux de Points d’orgue.

Serge MEITINGER

 

✱✱✱✱✱

 

 

LE VIN LOURD  /1925

 

 

FRESQUE DE DÉCEMBRE

 

C’est décembre. Il pleuvra ; nous ne sortirons plus,

la nuit, Lys-Ber, pour voir la maison de nos belles,

ni pour nous dire les charmes des livres lus.

 

Et nous nous ennuierons si, voluptés nouvelles,

le sanglot de la pluie et le cri de nos toits

ne balancent notre âme et la tristesse en elle,

 

tandis que nous jouerons avec le chat matois

que j’aime tant, que j’ai, tu dis, gâté, peut-être

comme une femme aimée, et qui mordra nos doigts,

 

doucement. Nous rirons ; soudain, de la fenêtre,

après les éclairs de l’orage commençant,

nous verrons qu’un reflet doré vient de paraître ;

 

puis des voix nous viendront qu’en les reconnaissant

nous saurons être de nos parents de la Côte,

porteurs, pour la Noël, de fruits couleur de sang.

 

Ils monteront. Le chat, pour la corbeille haute

au parfum de poissons qu’un servant posera,

nous quittera d’un bond, tel un félin qui saute.

 

* * *

 

Dans une cage en bois des îles, un ara

jasera, cependant que, déroulant son pagne

à ramages, un oncle, avant d’ouvrir les bras,

 

attendra. Essayant de plaire, sa compagne,

qui nous est inconnue et qui a des accents,

nous offrira les fruits muscats de sa campagne.

 

La chambre s’emplira de parfums languissants,

et nous dégusterons de tendres randzalies (1)

tandis que l’inconnue, en des mots caressants,

 

mais graves pour avoir de la mélancolie,

évoquera pour nous son rivage lointain

où, sous les vents marins, de grands palmiers se plient.

 

Nous fermerons nos yeux pour mieux voir ces matins

bleus, intensément bleus qui chantent sur ses lèvres

des plaisirs abolis et des charmes éteints

 

et qui lui donneront d’amollissantes fièvres.

 

* * *

 

Et notre soif, Lys-Ber, notre soif d’Inconnu

sera plus avivée en ce soir de décembre

où nous écouterons une âme mise à nu,

 

au milieu des regrets qu’elle a des pays d’ambre,

de fougères, de paix et d’amples visions

où des soleils de feu tombent parmi des pampres,

 

chanter le bel attrait des nouveaux horizons,

et des forêts à miel, et des huttes fragiles,

par le rythme nombreux de ses tristes chansons !

 

Lys-Ber, allons-nous-en ! Quittons nos murs d’argile (2) !

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

CHANTS POUR ABÉONE(3)  /1925-1928

 

 

DEUX PRÉLUDES

 

Goût d’étrange, saveur d’inconnu, soif brûlante

d’ailleurs, ce ciel nouveau qui t’obsède et tourmente

t’offrira-t-il, parmi la paix des palmeraies,

les délices des yeux et des sens ignorées

que l’art habile et vain des villes te refuse ?

Quelle, parmi le flot de lumières diffuses,

au cœur d’une nature encore inviolée,

quelle tente de vent libre et calme gonflée,

– immobile steamer chargé de ta fortune,

conque de lys fragile où s’annonce la lune, –

berçant ton rêve au seul rythme du pur silence

qui se confronte avec le grand cri qui s’élance

de ton intérieur, apaisera ta peine,

ô cœur d’enfant qui veux défier la Sirène

afin de t’affranchir des liens de la terre

et d’étancher ta soif que rien ne désaltère ?

 

* * *

 

Oiseaux migrateurs, nomades de l’azur

et du calme vert des forêts tropicales,

que de mers encore, hélas ! et que d’escales

avant de trouver le port heureux et sûr !

 

Cependant, vainqueurs du vent et de l’espace,

le dôme nouveau des palmiers entrevus

au seuil lourd d’Ailleurs des beaux cieux inconnus,

refait votre espoir et double votre audace !

 

Ah ! j’ai tant de fois envié votre sort

pourtant menacé de chute et de naufrage

pour n’avoir aimé que l’incessant mirage

des ciels et des flots, loin de l’appel des morts !

 

Et si l’horizon qui limite ma vue

n’avait en ses flancs les premiers de mon sang,

si j’oubliais que ce terme florissant

garde les tombeaux dont ma race est issue,

 

j’aurais déjà pris ma place dans la barque

qui mène au-delà des fleuves et des mers

pour ne plus cueillir que des fruits moins amers

avant que fût consommé le jeu des Parques !

 

Et j’aurais connu, comme vous, des matins

parés chaque jour des fleurs d’une autre terre ;

battant l’océan d’un nouvel hémisphère,

mon rêve aurait fait quels somptueux butins !

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

CHANTS D’IARIVE(4)  /1929

 

 

DEUX PETITES SUITES D’ÉTÉ

 

Deuxième suite

 

III

Embellie, ô ciel bleu lourd d’orage futur,

comme je me fierais à ton visage calme

si tu n’étais semblable, hélas ! à ce fruit mûr

que saccage le ver et détache des palmes !

 

Car bientôt, si j’allais sur les rocs soleilleux

dominant l’océan de nos forêts lointaines,

ou sur les bords fleuris des fleuves sourcilleux

dont la fraîcheur t’égale, eau pure des fontaines,

 

dans l’espoir de jouir de ta sérénité

et de comprendre mieux l’âme de la Nature

une, comme le sort, en sa diversité,

 

resterait-il de toi plus que cette pâture

disputée âprement par le jour et la nuit :

un presque-soir venteux et pluvieux d’ennui ?

 

IV

Nuage clair, illusion

du ciel profond de notre été,

pour quelle vaine évasion

te gonfles-tu dans la clarté ?

 

Nuage clair, ô pur mensonge

dont m’abuse cette embellie,

au gré de quel aride songe

tu berces ma mélancolie !

 

– Ah ! de tout rêve de départ

ton apparence de steamer

fortuné me tient à l’écart,

à la recherche du bonheur,

 

la naissance prématurée

d’un soir encore imbu d’aurore

disant en cette matinée

un naufrage qui s’élabore !

 

Et je préfère au coin du feu,

rouvrant quelques livres fermés,

m’aventurer au pays bleu

de quelques poèmes aimés.

 

V

Tandis que je verrai des fenêtres venteuses

onduler du jardin la verdure océane

et s’offrir à la nuit l’odeur des tubéreuses,

je relirai ce soir un livre de Vérane. (5)

 

Laissez, laissez-moi seul devant un rhum des îles,

espiègles échansons de mes amis bachiques !

Vos vulgaires propos seront vains et stériles :

je ne m’enchanterai que de nobles musiques !

 

Nobles musiques, créatrices de mirages !

Par le rythme, le nombre et par la fantaisie

d’un beau chant oublié lu par un soir d’orage,

je redécouvrirai la rare Poésie !

 

Elle suscitera, parmi le sang des pampres,

le parfum de lait chaud de la pluie obstinée

et ta gloire déchue, ô soleil de décembre,

une terre de songe et d’ombre couronnée !

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

VERS DORÉS  /1929-1931

 

NAISSANCE DU POËME

 

à Fernand Mazade (6)

 

5.

Fleur secrète, intérieure,

le Désir, tout en naissance,

s’élabore selon l’heure

pour parer le seul silence…

 

Le seul silence, ô Pensée,

où, mûrissant en poëme,

une phrase balancée

te rend semblable à toi-même ;

 

je l’interroge et l’écoute :

elle semble couronnée

des mille mots en déroute

qui craignaient leur destinée

 

lorsque au bord obscur du Songe,

tu vins, belle pèlerine,

les délivrer du mensonge

de leur vaine indiscipline.

 

6.

Enchantement du silence, ô mots,

vous chantiez au pays du sommeil

comme la sève au cœur des rameaux

travaillés de vent et de soleil,

 

mais vous doutiez de ce que serait

l’ampleur finale du Chant futur,

et vous avez tant et tant erré

vers la conquête du rythme pur –

 

de ce rythme ardent, essentiel

dont vous manquiez encore en naissant

– où conçus, dans quel secret du ciel ? –

parmi l’onde calme de mon sang.

 

S’est enfin le triomphe accompli :

vous voici réglés par des accords

endormis au fond de mon oubli,

et la Pensée a pris âme et corps.

 

7.

Porteurs de messages restés incompris

jusques à ces heures où vous m’enchantez,

changés en vous-mêmes par la primauté

du rythme et du nombre régissant l’esprit,

 

hérauts pacifiques couronnés de songes,

ô mots heureux d’être plus que d’amples rimes

– le suc de la terre parvient à la cime –

ô mots où résonne l’âme et se prolonge,

 

si le Chant se pare de vos primes fleurs

et si l’enguirlandent d’autres floraisons,

c’est que sous le signe seul de la raison

il ouvre l’arcane de votre douleur,

 

et c’est qu’en lui vibre votre quiétude,

élément et force de cette musique

où rien ne subsiste des luttes tragiques,

des cadences vives et des solitudes.

 

8.

Et j’entends enfin jaillir vos chants secrets,

ô mots, rossignols des buissons du silence

immigrant, ici, dans les vergers sacrés

où ne gaule que la seule Intelligence !

 

Mais quelle sagesse aride, ô pur tourment,

me détournant déjà de vos harmonies,

me rend insensible à votre enchantement

et fait que j’aspire à d’autres eurythmies ?

 

Les fruits qui sont mûrs ont accompli leur sort,

dit-elle, et tout feu n’est déjà que fumée !

Abandonnons tout ce que marque la mort,

c’est dans l’aubier seul qu’est la fleur parfumée !

 

Penchons-nous au bord vertigineux du cœur :

des musiciens assoiffés de lumière,

tout en composant l’élément de leur chœur,

franchissent pour nous le fleuve du mystère.

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

Extrait des SIX POËMES EN VERS LIBRES HOVA (7)  /1931

 

 

POËME

 

Il est des pensées que fait jaillir la nuit,

épaves de pirogues qui ne peuvent se dégager des flots ;

il est des pensées qui n’arrivent pas à se hausser

jusqu’aux lèvres et qui ne sont qu’intérieures.

 

Épaves de pirogues perdues loin des bancs de sable,

qui se charrient simplement près du golfe.

Devant, l’on voit une terre désertique,

et derrière, l’océan infini.

 

Ô mes pensées, quand naît la lune,

et que tout ce qui se voit paraît boire les étoiles !

Ô mes pensées, liées, enlacées,

épaves d’une pirogue aventureuse qui n’a pas réussi,

 

vous êtes suscitées en un moment suave

puisque déjà se repose aux limites de la vue

tout ce que nous croyons être l’univers,

et qui est le prolongement d’Iarive-la-sereine ;

 

en un moment de paix, en un moment de bonheur :

il siérait bien que s’élevât du fond du cœur

le plus beau chant, le chant qui dit

la dernière élégie, la fin du sanglot.

 

(Traduction de l’auteur)

 

 

TONONKIRA  (Texte malgache)

 

Misy eritreritra atopatopan’ alina

Vakivakim-botry tsy tafavoaky ny onja

Misy eritreritra tsy afaka miarina

Ho tonga eo am-bava, fa ao anaty monja

 

Vakivakim-botry tsy tody tora-pasika

Mivalombalom-poana ery am-binanin-drano

Jerena ny eny aloha, tany midadasika ;

Ny eo aoriana kosa ranobe manganohano

 

O ry eritreritro rahefa tera-bolana

Ka toa misotro kintana izato zavatra hita !

O ry eritreritro mifatotra, miolana,

Vakivakim-botry nandeha fa tsy tafita !

 

Fotoana mamy loatra no ahaterahanao,

Fa efa miala voly ery ampara-maso

Izay rehetra inoantsika ho izao tontolo izao

Dia ny tohin' ny eto Iarivo madio mangasohaso

 

Fotoanam-pahatoriana, fotoam-pahasambarana ;

Mety raha misandratra avy ao anaty foko,

Ny hira tsara indrindra, ny hira izay hamarana

Ny fara-vetsovetso, ny faran’ ny toloko...

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

GALETS /1933-1934

 

2

Aux abords d’une source, parmi l’herbe,

au cœur d’une source, sur le gravier,

j’ai vu jadis au flanc d’une colline

des galets ruisselants de soleil.

 

La joie humble mais si profonde

de pouvoir s’en remplir les mains,

et de voir ses deux paumes comme

autant de sources devenues !

 

Et cette secrète volupté,

plus troublante qu’un péché,

de sentir jusqu’au creux de sa poitrine

la fraîcheur de l’eau qui dégouline !

 

Comment ne pas aimer la vie

au point de la disputer désespérément à la mort

quand on a ravi à une eau fleurant l’ombre

de ces beaux cailloux lisses comme la santé !

 

Et si simples, et si nus – comme toi,

ô rythme celé de ces chants murmurés aux dieux

afin que se double la lourde porte de pierre (8)

entr’ouverte dans les prairies !

 

3

Cette bouche, hélas ! et ces mains…

cette bouche qui a voulu prendre au piège

l’acte magique, le sortilège

cachés dès l’origine jusque dans les mots

les plus simples et de tous les jours ;

et ces mains qui plus d’une fois ont tremblé

devant la fragilité des feuilles, des corolles

trop lourdes de quelques gouttes de rosée…

se peut-il qu’au strict midi de leur jeunesse,

elles sombrent déjà dans le crépuscule de la terre ?

 

Et ces yeux couleur de gemmes que taille la nuit,

amicaux à la grâce heureuse ou triste du monde,

ne doivent-ils plus s’ouvrir

sur ce qui est ordre et beauté ?

 

Seront-elles, seront-ils

parmi les pauvres chéris des dieux ?

 

4

Peuple d’ombres, mes amis,

vous dont les lèvres ne sont plus

que des pétales réduits en cendres

puis dispersés comme poussière

et confondus avec l’humide

et froide terre de silence

qui vous enserre sous les fleurs

et fait de vous quelle pâture

stérile et vaine, destinée

aux racines ivres de terreau !

Peuple d’ombres, mes amis,

vous, les trop aimés des dieux

et qu’ils nous ont ravis tandis

que vos bras s’unissaient aux nôtres

pour ceindre d’amples couronnes

le front des Sœurs mélodieuses,

ah ! ne m’entourez pas trop

et que les cadences de vos chants,

si belles d’être suspendues,

et si beaux d’être inachevés,

n’aient sur moi, près de ce fleuve

que je me refuse à passer,

nul attrait sirénien !

Ou bien faites que la cire

scellant les coquilles de mes oreilles

ne se fonde pas de sitôt

ni avant que ma frêle barque

soit amarrée en terre ferme !

 

Sous les palmiers, devant les sites

aimés de nous et des oiseaux,

vos cadences suspendues

et vos chants inachevés

revivront au bout de mes lèvres

d’une vie exultante de triomphe :

ils y pendront comme des fleurs

qu’aux dieux dont vous êtes captifs,

larcin d’un autre Prométhée,

des mains humaines auraient ravies !

 

14

Cactus

Kalanchoé

Euphorbes

– et quels autres mots plus sonores encore,

plus doux et plus amers aux lèvres,

plus lisses et plus rugueux à la fois,

plus évocateurs d’inconnu

et vêtus de plus de rêves,

pour vous nommer,

ô plantes lépreuses

mais portant comme des reines

voyageant incognito,

ou comme des belles de froid mordues ?

 

Je vous découvre

Sur cette terre aride

Que fume seul l’os de nos roches

 

Mais l’amitié de la rosée

vous fut aussi dispensée

après que vous eussent quittées

pour plus de lumière

et mis sur vos fronts leurs empreintes étoilées

les pieds nus des oiseaux

nés de vous dans la nuit !

 

Je vous y découvre,

et fières, et nobles, et presque éternelles,

ô feuilles aussi orgueilleuses

dans la misère

que les pauvres chantés par Rainer-Maria (9) !

 

Et tant vous vivez ainsi de vos propres réserves,

qu’au flanc des collines que je gravis

et que peuplent seuls les morts,

vous m’apparaissez comme des sœurs –

muettes, hélas ! et ne sachant pas même

prononcer vos noms de femmes océaniennes !

 

Muettes, sans doute,

ô mes guides-fleurs,

pour que je force moi-même

le secret gardé par l’argile des tombeaux

dont vous parez la nudité

de nul parfum !

 

15

Pour Mathilde Pomès (10)

 

Lent, si lent, le vent

qui naît des collines ;

lent, si lent, le vent

qui trouble ce silence ;

 

Lent, si lent – qu’à peine

se dérangent les feuilles

en nid réunies

dans la paix des cimes,

 

et que le pollen

n’est encore que songes

de formes florales

aux pattes des abeilles…

 

Apaisante rupture

dans l’espace et le temps ;

la vie est toute entière

sculptée en son ombre,

 

et je la découvre,

et je perçois – comme

entre deux sommeils –

ses fables, ses rêves.

 

16

Pour Armand Guibert (11)

 

Lourdes d’un avenir

qu’elles confieront

peut-être au premier vent

qui naîtra des eaux,

et peut-être à l’oiseau

qui fuira l’orage

sur un fond de soleil,

les anthèses, les

pyxides (12) travaillées

de lune et de soleil

cessent un instant

d’ÊTRE dans le temps.

 

S’abolissent en elles,

se sont arrondies

deux pointes de durée

– limites du tourment –

deux rencontres dans

la triangulaire

et blanche éternité :

ni passé ni futur,

ni même leur souci,

ne viennent saccager

ces grottes, ces coupoles

de pollen et de graines.

 

Et le présent lui-même,

bien que tout intact,

n’est ici qu’un nom

que nul front ne porte ;

et c’est la fable, c’est

le conte, c’est le rêve

du destin qui dort

harassé parmi

les branches, les colonnes

ou les humbles ramilles.

 

Mais l’Éternité

les réveillera.

 

17

Pour Arsène Yergath (13)

 

Vigile

torpeur

veillée.

 

Demain,

abolie

cette minute d’interrègne

au royaume des feuilles

où jeûne tout ce qui fut fleur,

 

demain,

à l’aube

d’une autre minute

et puis dans la plénitude

de son avènement,

 

oh ! quelles fêtes païennes,

quelles bacchanales

en ton honneur,

fougue génésique des plantes !

 

Demain,

sur un lit de vents,

chargés de toutes les senteurs

des eaux pures et des collines

par les astres fécondées,

 

demain,

autour d’elles repliées

les ailes palpitantes et lumineuses

d’un oiseau altéré

mais qui annoncera la pluie,

 

oh ! de quels cris de douleur

et de maternelle joie

ne fera-t-elle pas retentir les vallées,

l’anonyme mère végétale !

 

Demain,

après l’épilogue

de la fable et du conte

dits ici pour bercer

le sommeil de la sève,

 

demain,

réalisé,

et prolongé, perpétué

dans l’aspect formel des choses,

le rêve des arbres,

 

oh, quelle continuité encore

dans l’ambitieux assaut du ciel !

 

Et ce sera le réveil

du destin nourri de sèves.

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

POINTS D’ORGUE  /1934

 

Pour Armand Guibert

 

1

N’écrire plus que pour soi-même,

et pour une ombre que l’on porte,

et pour une autre qui vous suit !

 

Mais qui n’écrit pas pour la gloire,

au moins pour cet orgueil de marbre

que chacun sculpte dans son cœur ?

 

Allons, d’une horloge lointaine,

un son métallique lacère

les pages closes de la nuit

 

tandis que les flûtes de l’aube

dans le jardin sont perforées

et que déjà le vent y souffle

 

cette solitude peuplée,

ô mon âme ! Une solitude

de quel tumulte vain enceinte !

 

C’est ma défaite qu’elle annonce :

bientôt mes yeux seront fermés,

bientôt mes bras se croiseront,

 

et sans espoir, sans certitude

qu’ils puissent revenir des songes

ou cueillir à nouveau des fleurs !

 

Et c’est le temps

de murmurer notre prière

– il est une heure du matin :

 

« Ô Baudelaire, ô chères ombres,

intercédez auprès du Père 

pour que de nous nos chants soient dignes

et ne plaisent qu’à nos amis ! »

 

2

Nous écrivons dans une flûte

comme d’autres sur un tambour,

et du message qu’elle apporte

le vent du soir se hante à peine.

 

Nous écrivons dans une flûte…

(ah ! d’autres briseraient l’image,

en la dépouillant de ses rêves,

pour la rendre moins irréelle !)

 

Dans une flûte, ô mon enfant,

et pour le seul enchantement

de notre ardente solitude

où chante maint oiseau sans yeux.

 

3

Toutes ces personnalités

qui se disputent ton esprit

et que sans cesse, tu renies :

refoulement, subconscient ?

 

Laissons ces grandes questions

et tous ces mots trop lourds de sens

(du moins selon les palabreurs,

et les scribes, et les freudons !)

 

Suffit qu’à notre front serpente

le lacis des roses cueillies !

Suffit que vibrent dans nos chants

la joie et la douleur des mots !

 

Suffit d’un murmure entendu

des lèvres du Frère secret –

la seule personnalité

qui soit en nous noble et divine !

 

4

Donne un visage à ce sourire

dont m’obsède l’ébauche obscure,

et des paroles à ce chant

qui déconcerte ton silence ;

 

un cœur, une âme – et non des formes –

à la chair dure de ce marbre

que l’ombre de tes mains caresse

dans les abysses du sommeil ;

 

et non des ailes ni des rêves

de vents, d’azur ou d’océans,

mais simplement la joie amère

et la volupté d’évoquer

 

en un cri bref et déchirant

tous ces royaumes jamais vus,

à l’albatros aveugle qui

boîtille (sic) au fond de tes pensées !

 

Quel monde neuf verrais-tu pas

se susciter sous ta baguette !

Quel monde neuf créé de toi,

ô Poëte, et pour ton salut !

 

 

✱✱✱✱✱

 

 

DERNIER POÈME /22 juin 1937

 

À l’âge de Guérin (14), à l’âge de Deubel (15),

un peu plus vieux que toi, Rimbaud (16)anté-néant,

parce que cette vie est pour nous trop rebelle

et parce que l’abeille a tari tout pollen ;

 

ne plus rien disputer et ne plus rien attendre,

et couché sur le sable ou la pierre, sous l’herbe,

fixer un regard tendre

sur tout ce qui deviendra quelque jour des gerbes.

 

Fixer un regard tendre ! Tendresse de l’absence,

dans le Néant, Néant auquel je ne crois guère !

Mais est-il plus pure présence

que d’être à toi rendu, ô Mère douce, ô Terre ?

 

On se retrouvera tous dans ta solitude,

et peuplée, et déserte ainsi que l’océan.

Et chaque fois qu’ici haut soufflera le vent du sud,

en bas l’on causera des survivants.

 

Quelles racines de fleurs viendront alors nous boire

pour calmer dans le soleil telle soif de fruits ?

Se pencheront sur nous les héliotropes du soir

et viendra prendre de nos secrets le Bruit.

 

Le Bruit, le Bruit humain – vaines rumeurs de coquillages

pour les marins endormis du sommeil de la terre !

Le Bruit, le Bruit humain, toujours le même à travers les âges

et qui ne se dépouille que chez les morts d’un peu de vos misères.

 

Mais déjà je sens l’odeur de la poussière

et des herbes ; déjà j’entends l’appel de ma fille ;

ah ! Pour peu que l’Oubli n’ait pas cerné vos yeux de terre,

songez quelquefois à nous dans nos grottes tranquilles !

 

Et que ce ne soit pas pour verser des larmes

près de nos portes closes par le silence !

Que ce soit pour penser qu’il y aura quelque charme,

un jour, à être guidés par nous dans la fin immense.

 

 

 

 

NOTES

(1) Randzalie ou ranjalie : petite banane.

(2) Nos murs d’argile : dans le royaume merina, de hauts murs d’argile rouge, dits tamboho, étaient édifiés pour distinguer les différents fiefs accordés par le pouvoir royal aux nobles et aux puissants. Il en subsiste de nos jours encore de larges pans dans la campagne et aux abords de la Capitale.

(3) Abéone : déesse latine mineure qui préside aux départs et que Rabearivelo s’obstine à affubler d’un accent.

(4) Iarive : diminutif francisé de Tananarive ou Antananarivo, nom de la capitale malgache.

(5) Vérane, Léon (1886-1954) : poète français, membre de l’École fantaisiste à laquelle appartenaient également Paul-Jean Toulet et Tristan Derème ; auteur notamment de Bars (1928), Le Livre des Passe-temps (1930), Les Étoiles noires (1932).

(6) Mazade, Fernand (1861-1939) : poète français, auteur d’une Anthologie des poètes français des origines à nos jours (1925-1930) ; correspondant de Rabearivelo qui lui dédie aussi un Chant pour l’amitié.

(7) Hova : terme utilisé comme adjectif ou comme nom pour désigner ce qui appartient aux Merina, habitants des hauts plateaux malgaches autour de Tananarive et que Rabearivelo préfère au terme le plus habituel.

(8) Il s’agit de la porte des tombeaux ancestraux souvent constituée d’une lourde pierre taillée en forme d’épaisse plaque ronde et que l’on déplace en la faisant rouler.

(9) Rilke, bien sûr, évoqué dès le premier poème de la série.

(10) Pomès, Mathilde (1886-1977) : poète, critique littéraire, première femme agrégée d’espagnol et traductrice (Calderón, Unamuno, García Lorca) ; auteur de plusieurs anthologies de poésie espagnole et d’essais sur la littérature espagnole ; correspondante de Rabearivelo.

(11) Guibert, Armand (1906-1990) : poète, critique et enseignant d’anglais en Tunisie où il développe une activité éditoriale autour de la revue Mirages ; c’est lui qui publie à Tunis, en 1935, la partie française de Traduit de la Nuit de Rabearivelo.

(12) Anthèse : période de développement d’une fleur, de l’épanouissement jusqu’au flétrissement. Pyxides : fruits en forme de capsules.

(13) Yergath, Arsène (1893-1969) : auteur d’origine arménienne, écrivant en français et vivant en Égypte ; collaborateur, comme Rabearivelo, des Cahiers du Sud (Marseille) et du Journal des Poètes (Bruxelles).

(14) Guérin, Charles (1873-1907) : poète mort à 34 ans d’une maladie incurable ; sa poésie exprime les souffrances d’un orgueil blessé et l’amertume due à sa tendresse bafouée.

(15) Deubel, Léon (1879-1913) : pauvre, inadapté à la vie sociale, il se suicide en se jetant dans la Marne après avoir brûlé tous ses manuscrits. Il est considéré comme le dernier des poètes maudits.

(16) Pour Rimbaud, c’est une erreur : ce dernier avait 37 ans au moment de son trépas.

 

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Et pour prolonger votre lecture, nous vous proposons quelques liens conduisant à d'autres textes concernant Jean-Joseph Rabearivelo :

 

  

 

 

 

 

Octobre, 2014