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Koon par Roger Lesgards

Décembre, 2008

 

Sur l’île de BENGA, une rencontre : Koon-le-chinois. Un chinois comme il en est tant dans les îles du Pacifique Sud : maigres et costauds, souriants et discrets, acquiesçant à tout et à rien, vêtus d’un pantalon et d’une chemise flottante de toile grise, boutiquiers le jour, arrière boutiquiers la nuit. Ce sont habituellement d’infatigables travailleurs capables de reconstituer leur plein d’énergie en cinq heures de sommeil nocturne et dans une brève sieste somnolente de milieu d’après midi où flottent les images d’une enfance pauvre et si belle passée dans le Zhongsan ou le Shanxi. Koon correspondait au portrait-robot. Sauf sur un point : personne ne lui avait jamais connu de travail régulier. Il semblait qu’il ne fût pas intéressé par l’argent et qu’il ne se livrât à aucun trafic d’opium, de tabac ou d’alcool frelaté. Il se satisfaisait de l’hospitalité et de la générosité mesurée de ses concitoyens auxquels il rendait de menus services au jardin, à la pêche ou à la plonge, celle du seul restaurant de l’île, tenu par un de ses protecteurs. Son logis était une baraque à outils où il s’était aménagé un coin pour dormir et ranger ces quelques objets personnels. Difficile de lui donner un âge précis, probablement entre 50 et 60 ans. Toujours un peu courbé, regard tourné vers le sol, démarche lente, son allure était celle d’un condamné honteux que l’on conduit à l’échafaud.

La première fois que je le vis, le lendemain de mon arrivée à Bènga, ce fut précisément à la table commune du petit restaurant aux murs de bambous et au toit de tôle ondulée. La demi douzaine de chinois présents conversaient entre eux dans leur langue. Koon était en face de moi. Seuls échanges possibles : les sourires polis. J’avais remarqué que juste avant d’entamer le repas de poissons, de légumes et de riz, il avait trempé les doigts de ses deux mains dans un bol d’eau situé près de son bol de riz et par trois fois, s’était frotté le visage de haut en bas. Prière ? Rituel ? Le geste avait été rapide, mécanique et ne paraissait pas accompagné de la concentration et de l’application nécessaires à un exercice spirituel. Un robot l’eût exécuté avec moins de raideur et de précipitation. Hygiène ? Prise de médicament ? Cela ne se pouvait, le mouvement était trop vite expédié pour porter une quelconque vertu médicinale, même chez les adeptes de l’homéopathie et les théoriciens de la mémoire de l’eau. Personne autour de la table ne semblait avoir remarqué le geste. Nous avons terminé en silence le savoureux paka-paka croustillant à la sauce aigre-douce.

L’après midi fut consacré à une sortie en mer sur le petite embarcation motorisée du restaurateur, lequel en dehors de son activité principale, tenait une boutique -bazar où l’on pouvait se procurer à crédit la plupart des objets, produits et conserves nécessaires à la vie dans l’île : huile pour les lampes, allumettes, cigarettes, sel, sucre, farine, riz, nouilles chinoises, boites de cornbeef, mets fort apprécié des indigènes. La marée était basse et l’heure propice à la pêche dans le lagon, au bord du récif qui le sépare de l’océan profond. Koon était des nôtres. J’aurais probablement oublié son ablution du début de repas s’il ne l’avait renouvelée au moment où notre expédition quittait le rivage. En l’espace de 4 ou 5 secondes, à la dérobée, il trempa ses dix doigts dans l’eau de mer et les appliqua trois fois de suite sur son visage, de haut en bas. Nouvelles interprétations de l’homme blanc en perpétuelle quête de compréhension et de logique (la sienne de préférence). Tentative de conjuration de la peur avant le départ en mer ? Peu probable car le danger dans le lagon était pratiquement nul et Koon était un habitué de ce genre de « voyage en mare ». Imploration d’une divinité protectrice des eaux ? Cela pouvait être. A la réflexion, je conclus que le plus probable était qu’il s’agissait de l’équivalent confucéen ou taoïste du signe de croix qu’escamotent, en diverses occasions, les « plus-ou-moins-chrétiens » - demeurés en vérité des païens superstitieux – afin que le Dieu-si-bon veuille bien leur accorder, et pas aux autres, je ne sais quelle faveur dérisoire. Vous ne pouvez pas imaginer quel boulot ils ont, les Dieux qui sont supposés n’être qu’un, à satisfaire tous les menus désirs des quémandeurs de mini-miracles. C’est en raison de ces embouteillages qu’ils n’ont plus suffisamment de temps – en dépit de leur éternité – pour éviter les guerres, mettre fin aux injustices criardes et chasser la misère. On m’avait d’ailleurs dit en d’autres lieux que la superstition tenait une grande place dans la vie quotidienne des déçus de Mao.

Mais ma conviction se trouva ébranlée quand dans les jours qui suivirent je surpris Koon à des moments variables de la journée, et sans qu’il eût en apparence le moindre danger à conjurer ou le plus petit désir à satisfaire, en train de procéder à la même gesticulation précise et hâtive qui ne pouvait être un simple tic. Je n’osai demander explication aux autres Chinois de l’île que je quittai en emportant ce mystère étrange qui ne cessa par la suite de me turlupiner ; à un point tel que, moi qui suis un pourfendeur convaincu de chamans et de sorcières, j’en arrivai à me demander si, avec ses manigances, ce diable d’asiatique ne m’avait pas jeté un sort. D’ailleurs n’était-il pas patent que depuis mon séjour à Bènga ma santé s’altérait à vive allure sans symptômes identifiables et que mes entreprises professionnelles aussi bien qu’amoureuses tournaient court ? Devais-je retourner à Bènga pour un exorcisme ? Mes convictions rationalistes me l’interdisaient. Aussi fus-je très heureux d’apercevoir un matin, sur le marché de Vanoualévou, la grande île où je poursuivais mon séjour, le restaurateur-boutiquier de Bènga. Il me reconnut. Il accepta de partager avec moi une tasse de thé. D’emblée, je le questionnai sur Koon et ses mimiques. Il sourit, hocha la tête à plusieurs reprises, baissa les yeux, me faisant comprendre qu’il y avait là un secret difficile à trahir. J’insistai. Il sourit à nouveau et à la deuxième coupe de thé au jasmin, se décida à parler. Voici son récit, traduit d’un « Broken english » essentiellement composé du vocabulaire et de tournures nécessaires à ses commerces.

« Quand Koon enfant… Père très dur… Le battre… Le battre… Un soir Koon renverser soupe par terre dans cuisine… Alors Père grande colère… prend Koon comme çà. » Interrompant son propos, le restaurateur en mal de mots entreprit de mimer une scène où l’on pouvait aisément comprendre que cette brute de Père avait saisi Koon par la nuque, lui plaquant le visage au sol, le traînant dans la soupe renversée comme on le fait d’une serpillière. « Puis Père porter jusqu’à bassine pleine… plonger tête Koon dans eau… le relever et sans lâcher lui dire… Ton nom est maintenant Koon-le-cochon… Toi sale pour toute la vie… Toi puer… Toi corps âme souillés… Moi te condamner laver… laver… laver visage trois fois par jour… avec deux mains… jusqu’à mort… jusqu’à mort. »

-oOo- 

L’humiliation subie par les enfants les fait, pour la vie, soit rebelles, soit esclaves des autres et d’eux-mêmes. Elle ne se lave pas à grande eau. Quant à la piété filiale, elle est un des piliers de la morale confucéenne.

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