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Le « spirituel », l'Islam et nous par Michel Deguy / Apartés /

Décembre, 2015

Le « spirituel », l’Islam, et nous

(réflexions en lisant Abdenour Bidar, Le Monde, 28.10.2015)

                                                                                            

Il ne s’agit pas ici de polémiquer avec M. Bidar ; d’offenser l’auteur de la tribune du Monde. Rien de tel. Mais en toute équanimité, et dans l’urgence du déchaînement homicidaire mondial, de constater la vacuité et la vanité de telle prise de « position modérée ».

Les deux motifs d’insatisfaction qu’elle provoque, je les condense d’abord : 1) de l’absence d’analyse étiologique ; 2) de recours obsolète au « supplément d’âme ».

Le constat de désorientation, de fragilité et d’affaiblissement des idéaux en général, l’évocation épuisée des « valeurs » ressortissent à la déploration moralisatrice inefficace : le malade se porte mal ; nous le savons. Je n’oublie pas que Baudelaire imputait déjà à « l’avilissement du cœur » le processus de « fin du monde » relevé et invectivé dans l’ultime « fusée » des Journaux intimes des années 1860. Mais la pensée du poète retraçant avec rigueur les phases de la corruption « bourgeoise », le régime d’abaissement de la société, toute son œuvre met à nu la relation au Mal et le principe d’élévation de « l’esprit », le « signe ascendant » dira Breton, dans la lumière duquel un échec de civilisation peut être interprété. Le « supplément » de vie spirituelle à se procurer, le « sublime dans l’homme » à réinventer, ou comme dit M. Bidar, comment « donner à chaque homme les moyens de cultiver sa part d’infini », autant de refrains dans le programme sympathique de bonne volonté, dont le caractère inoffensif décourage encore plus que l’affliction qu’elle ressasse.

Qu’est-ce que « ma part » d’infini ? De quelle distribution égalitaire (« à chacun ») s’agit-il ? Le problème est que l’âme n’est pas un supplément. Elle est tout ou elle n’est rien. Le spirituel est un alibi s’il n’est de part en part matériel : écologique, géopolitique, économique. Autrement dit, ils ne sont pas deux, la matière et l’esprit, et leur réunion sera toujours en retard sur leur indivision ou « mêmeté », que la pensée a pour tâche de reconstituer.

Du coup, chacun s’épargne la critique radicale qui dévoilerait point par point son impotence, sa mauvaise foi, ses ruses, son infamie. En l’occurrence et puisque le titre de l’article innocente l’Islam, c’est à une clairvoyance sans alibi à laquelle le « sujet » de cette religion doit soumettre son narcissisme, se scrutant elle-même au tréfonds « psychanalytique » sans se soucier d’abord de s’excuser sur l’aveuglement de tous. Ce narcissisme serait-il incurable ? Le livre de Fethi Benslama, « L’idéal et la cruauté », qui sonde « la subjectivité et (la) politique de la radicalisation » vient donner l’exemple à point nommé. Quant à « notre » narcissisme, « occidental-européen », nous l’attaquerons tout de suite – mais un instant après l’alerte générale mettant en cause, en l’occurrence, l’islamisme : à la radicalisation intégriste, la pensée oppose la rigueur de sa radicalité critique sans exception.

C’était donc le moment (c’est le moment), dans la mesure où l’Islam comme toute grande chose dans le nouveau monde (le mondialisé de la mondialisation) est devenue son image, et « de marque ». Les intellectuels de l’Islam, cohéritiers de la philosophie, sont appelés à scruter son image en sortant du cercle de ceux que sa fascination capture, c’est-à-dire en se mettant à la place de ceux qui cherchent aussi à occuper le point de vue qui surplombe l’humanité depuis son dehors (« universel ») en vue de se partager le tort et le mal (« vérité et réconciliation ») sans accuser tout autre, débarrassés de la soi-disant innocence primitive ou préférence absolue des miens, qui me justifie à imputer a priori le tort originel à l’autre. Non pas se préoccuper de « son image » pour la rectifier par de la « communication » et de la publicité, comme le tyran, devenu dictateur, corrige toujours ses photos ; mais pour sortir de l’image de l’Islam. Pour cela, d’accepter de considérer froidement, sans indignation immédiate, cette image de l’Islam dans la pupille, elle-même aveugle et idolâtre, des « infidèles ». Que montre cette image ?

Réponse (sans ordre) : 1) la prosternation synchrone des mâles dans « la prière » ; 2) l’ensevelissement vivantes des femmes sous le voile « intégral-iste » ; 3) le massacre quotidien des Innocents (« femmes et enfants ») dans l’explosion kamikaze de fanatiques emportant cent cadavres d’un coup dans leur suicide paradisiaque ; 4) la destruction des œuvres d’autres civilisations devenues « patrimoine culturel mondial » labélisé par l’UNESCO ; 5) la guerre fratricide de fils du Prophète, sunnites et shiites, incapables même d’une trêve, entraînant « le monde entier » à contre-mondialisation dans une immense guerre civile anachronique ; 6) la prétention risible d’imposer à des milliards d’humains qui n’en ont cure et ne s’y convertiront jamais, à la soumission à une « charia » révélée il y a quatorze siècles.

Bilan : l’Islam médiatisé offre une image mortifère. Et ce n’est pas « l’évocation de sa splendeur passée », aristotélicienne, andalouse ou mystique, inapte à changer les « printemps » arabes en une Renaissance, qui dégrisera les clergés hantés par « le blasphème ».

A charge maintenant, pour toute subjectivité religieuse de se placer devant le miroir magique où elle hallucine la pureté de son image, que celle-ci soit romaine-catholique, juive-hassidique, russe-orthodoxe, ou islamiste-intègre, pour la conjurer : comment défaire le nœud de la sotériologie et du génocide ?

Sortir de l’être-image est-il possible ? Remettre de l’infini, demande M. Bidar… Oui. Mais comment ? Et ce n’est pas « ma » portion qui fait problème (« à chacun selon ses besoins » ?), mais la capacité humaine en 21e siècle à « pâtir sa propre transcendance » (selon les mots de Maria Zambrano, modernisant l’adage pascalien de « l’homme qui passe infiniment l’homme »).

Le côté par où l’homme passe ordinairement pour mon semblable-mon frère, n’est plus assez prometteur. La semblance « homme » est à réinventer – pour tous.

Les mathématiques sévères traitent (de) l’infini. Efficacement, semble-t-il, pour la science et la technique. La religiosité rabâche son à-l’image-du Créateur.

Et nous le « poètes » [entendons les artistes (Dichter)] que faisons-nous de l’infini en parole et en actes depuis Leopardi ? Littérature, musique, plastique…

Ce n’est pas la distribution sociale de compensations culturelles qui s’en acquittera. J’appelle « éco-logique », dans l’acception la plus exorbitante, une pensée poétique de l’infini : redonner de l’immensité au terrestre est la tâche – « la grande tâche du traducteur »… Y a-t-il la place ? Car la Terre est à la fois vide et mortellement réduite. Quels sont les tenseurs de l’immensité terrestre « habitable » (« écouménale » dirait peut-être Augustin Berque) ?; les tenseurs de cette dimension, ou « expansion infinie » (Baudelaire), que les philosophes appellent ouverture, ou apérité, monde ? Calcul tensoriel à réinventer…

Mais comme il n’est pas question, géo-politiquement, de faire rebrousser chemin (« techniquement ») au cours inéluctable de l’extraterrestration, et de renoncer à « vaincre » les finitudes dont toute la Recherche, c’est-à-dire la Richesse des Nations, ou Finance, en mondialisation systémise le programme triomphal (finitude de la mortalité ; de la clôture subsolaire, de la surdité babélienne réciproque des langues), c’est en même temps, à côté, parallèlement « dans l’autre sens », que la pensée, refusant la sortie du langage, et le remplacement du jugement méditatif par l’intelligence artificielle, peut s’employer à maintenir ouvert un « autre cap »…

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