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Le 13 novembre par Michel Deguy

Novembre, 2010

 

Il ne suffit pas de ne pas la renvoyer (puisque la Légion d’honneur est ce qu’on ne renvoie pas sauf dans des circonstances historiques et autobiographiques où ce serait un déshonneur de la recevoir), il faut expliciter l’honneur dont il s’agit en cette occasion. Il n’y a pas non plus à s’inquiéter de ses mérites, puisque le mérite est ce qu’on n’a pas, mais dont les autres à la rigueur peuvent décider.

Un grand Ministre de la Culture, ou plutôt le Ministre de la Culture par excellence en France au XXéme siècle, dans l’ouverture pratiquée par Malraux et dans la tradition du Victor Hugo sénateur, me fait l’honneur de me remettre cette décoration au titre de la culture : je regarde cet honneur en changeant de « me » en « nous ».

Qui reçoit l’honneur ? Il est clair que c’est nous, c’est-à-dire la poésie sous les espèces de son homonyme-hétéronyme = Po&sie avec esperluette, qui entre dans sa trente-quatrième année (même si je dois ajouter en aparté que je n’oublie pas qu’il y a vingt ans, Président du Collège international de philosophie, je l’avais reçue… presque).

Le poème, ça résiste, comme on dit… et c’est à quoi tout résiste – de tous les côtés. Mais à quoi résistons-nous, nous autres ? Cette obstination me fait resonger à « l’endurance de la pensée », titre d’un ouvrage collectif que nous fîmes jadis en l’honneur de Jean Beaufret. Endurance de la poésie, donc, dans cet âge de « l’extrême contemporain », c’est-à-dire de la culture culturelle ou du capitalisme culturel. Pour faire entrevoir le cœur de cette résolution (qui mériterait peut-être le beau nom hölderlinien de DichterMut, pérenne à travers la différence extrême des époques), je dois prendre un raccourci très rapide.

Notre culture est la culture du culturel, voire : la culture culturelle du culturel. Cette étrange définition, j’avais cru pouvoir commencer à la circonscrire dans un livre publié chez Hachette en 1986, en trouvant des éléments de réponse dans le rapport que Monsieur Querrien vous avait soumis lors de votre premier ministère : le culturel ? Un phénomène social total, donc de part en part économique et politique, intéressant tous les secteurs de l’activité ; une perquisition et réquisition de tout artefact ancien, moderne et contemporain, ressaisi comme expressif phénotypique d’un génotype national, pour ne pas dire ethnique (on eût parlé jadis de « génie d’un peuple » ou de reversement de tout l’acquis à l’inné) et ainsi ajoutant la valeur inestimable de patrimonial ou de patrimonialisable à tout ce qui est, sans exception, pour l’offrir, et donc le marchandiser, à la curiosité humaine sur le grand marché concurrentiellement mondialisé de la consommation. Production et création entraient en équivalence, bientôt en synonymie.

Et la poésie ?

La culture du culturel fait certes place à la poésie ; lui ménage sa place, et ainsi de manquer à sa place, comme disent subtilement les lacaniens. Place printanière, certes, mais seconde. Et ce qui est « inadmissible » - on se rappelle la formule fameuse de Denis Roche – ce n’est pas elle, c’est ce qui l’assaille, et aussi de l’intérieur ; la mine et la mime ; la réduit ou la parasite.

Ce risque d’effacement (c’est le titre récent donné à un numéro de périodique notoire), je vais le préciser à l’aide de trois mots qui désignent trois grandes choses dont le public, culturel, c’est-à-dire virtuellement tous les humains, ne peut se passer, mais attend les occurrences, les prestations, c’est-à-dire aussi bien éprouve le manque insatiable avec convoitise :

Message, image, valeur… et c’est à quoi la poésie en poèmes ne peut pas ne pas manquer, décevante, sauf à s’y « prêter », et alors dans un risque de malentendu.

1) Qu’est-ce qu’un message aujourd’hui, aujourd’hui que tout est message ? Une « installation » est un message. La publicité envoie des messages. La manif sociale et politique envoie des messages au pouvoir. Un artiste en est un qui a un grand message, au point que s’il opte pour le « conceptuel », il l’écrit en un slogan. Or la poésie ne communique pas, elle n’est pas prise dans l’économie de la com. C’est pourquoi l’exemùple de Jakobson pour la « fonction poétique » fut un mauvais exemple ; un exemple de SMS : I like Ike, pour sa brièveté, sa clarté, son itérabilité… Mais la poésie (en poèmes) est obscure, questionneuse, sans fin, et son « par cœur » n’est pas mnémotechnie d’autre chose. On ne peut résumer un poème sans risquer de le perdre ; la poésie n’envoie pas de message (Attention : elle n’est pas réductible à une « poignée de main », même célanienne !)

2) Tout est devenu image, disons télé-visuel dans le sens le plus jarge qui englobe tout progrès technologique. L’image, iconique, disons screenisée, nous dévore. Or il n’y a pas d’image dans un poème, et pas photographique. Le poème est dans l’image, oui, mais l’image de l’imagination en langage de langue (celle qui consiste en un rapprochement de mots, de phrases…) Elle ne peut se changer en images qui « illustrent », contrairement à ce que vient d’affirmer un rappeur célèbre. Elle est ana-logie, si et seulement si on donne à ce terme une généralité optimale guidée par l’étymologie : « logie » de part en part, de long en large, en remontant et en descendant : ana, cata, para…

3) « Valeur » est le maître mot de l’époque. Chacun les siennes… et les mêmes pour chaque « nous », chaque communauté qui les défend contre tout. Or la poésie ne désigne pas de valeur ; au reste, elle ne vaut rien (de quoi on peut s’assurer, indirectement sans doute mais implacablement : l’entrée du reading est gratuite ; la place au concert rock très chère ; le papier où s’est écrit le poème ne vaut pas grand-chose ; le croquis délaissé par Picasso – ou Basquiat – vaut des fortunes, etc).

Je me hâte et termine par son endurance, résistance tactique et résilience stratégique ; c’est-à-dire l’énoncé de ses tâches pressantes :

- Elle résiste à la sortie du logos (logie) et au passage dans l’imagerie techno-iconique.

- Elle résiste à la sensation, au corps, à la jouissance ; elle est la chair se faisant verbe – car c’est de jouir de sa langue dans sa parole qu’il s’agit, par un savoir-dire… d’abord éduqué au plaisir d’entendre. Le jouissible est logique, ce qui intéresse non seulement la signifiance, la musicalité, mais l’intelligible, le sens à inventer.

- Elle résiste à la marchandisation, à l’évaluation, à la transaction. Mallarmé saluant le vierge, le vivace et bel savait que la virginité n’est pas recyclable, mais au rebut.

Pourtant, « la poésie n’est pas seule »… Quelles sont les voies de recours pour son devoir d’ingérence ?

- La traduction, tâche infinie, comme le savait Walter Benjamin. L’âge de la traduction commence, et dans une acception hyper-généralisée de « traduire ».

- L’alliance-alliage avec les autres arts, les autres muses, qui ne sont plus six ni neuf, mais se multiplient et se pacsent.

- Elle se remet dans le Débat car la poétique a plus que son mot à dire dans le champ théorique des savoirs en discussion, et pratique des choix socio-politiques. Elle parlait encore au XXème siècle de « changer le monde ». Elle en a rabattu, mais comment, pour quoi ? Je réponds par une dernière allusion : s’il s’agit d’ « habiter le monde » (Hölderlin), elle entrera en force dans le débat par une écologie poétique (il y a déjà aux USA une E-poetics, eco-poetics).

La différence décisive du monde et de l’environnement, c’est à elle de la montrer.

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