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L'entre-deux par Hédi Kaddour

Octobre, 2008

 

Debout, il se tient droit, en costume blanc, bras détendus, mains sur les cuisses, les pieds à plat, à onze heures dix, il nous regarde, les lèvres et le nez un peu roses, il est dans un degré zéro de la posture, celle qu’on prend avant ou après toutes les autres, il nous regarde mais sans prendre aucun air qui tiendrait compte des regards de ceux qui le regardent, il n’a vraiment pas d’air, c’est ce qui embarrasse les gens qui en parlent alentour, et plus on le regarde, plus on le peuple de contradictions, on voudrait qu’en lui « habitent toute la tristesse tendre et tout l’idéal, chimérique et fou, toujours insatisfait, de beauté et de bonheur » ou qu’il soit « pur d’habit et d’âme, rayonnant, léger, ingénu mais dupe des fourbes et des coquins » ou encore qu’il « aspire au ciel et ne touche que la terre ». D’autres y lisent « la bêtise », « la crédulité », « l’hébé­tude », ou une « rêverie mélancolique » ou « poi­gnante ». On le fait même parler, en termes un peu gran­diloquents : « Riez tant que vous voudrez, je préserve en moi cette part d’innocence qui, en fin de compte, fait la valeur d’un homme. » Parfois, on s’en tire en concluant que son expression est « en fait indéfinissable, comme est inexplicable l’émotion qui se dégage du tableau », tout en le trouvant deux lignes plus bas « poignant et gauche ». Même Pierre Michon, dans son Maîtres et serviteurs, le surcharge : « maintien stupide… homme du Huitième Jour… terne gueule… il regardait le vent… » [1]

 

Seul Posner, dans son Watteau de 1984, renonce à cette danse des émotions en porte-à-faux, et fait de ce grand portrait en pied une simple « affirmation de présence humaine dans un monde de fantaisie théâtrale ».

Mais il n’y a peut-être pas autant d’affirmation que ça. Le nom même du personnage et du tableau est incertain, Pierrot, comme le voudrait son costume de scène, ou Gilles, autre rôle des tréteaux de l’époque ? Et ce Pierrot-Gilles du Louvre n’est pas tout à fait dans la présence « humaine ». Ce n’est pas une personne saisie à un moment de son existence quotidienne, comme le serait un homme peint dans la même attitude sur le pas de sa porte. Mais ce n’est pas non plus un personnage en action, dans un geste théâtral qui serait le symptôme de son rôle. Et il ne se donne pas non plus pour un individu qui poserait pour le peintre.

Ni personne ni personnage, il est dans le costume, mais après le jeu, après le rôle mais pas encore de retour dans la vraie vie, il n’est plus, il va être. Ce pourrait bien être tout simplement, sans pathos existentiel, l’acteur dans l’entre-deux.

*

À Beaubourg, il y a un Arlequin de Picasso, seul sur un tabouret, bicorne gris et costume blanc. Il est dans le même « moment » que le Pierrot de Watteau. Avec un traitement particulier : seule la partie supérieure, visage, épaule droite, est coloriée. Le reste est traité en blanc mat, une couche rapide d’huile sur toile, qui laisse ressortir la trame. Le portrait date de 1923. Son acteur dans l’entre-deux, entre l’art du théâtre et les choses de la vie, Picasso ne l’a pas achevé.

 

[1] Les citations sont d’Ernest Pilon, Dora Panofsky, François Cheng et Pierre Rosenberg, historiens d’art.

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