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Quand M. Darcos écrit l'Histoire par Hédi Kaddour

Novembre, 2008

 

Le 15 octobre 2008, le Ministre de l’Éducation Nationale, M. Xavier Darcos lançait un l’appel d’offre de 100000 euros relatif à la « veille d’opinion » sur Internet et dans l’ensemble de la presse. Il y déterminait la tâche de « Repérer les informations signifiantes (en particulier les signaux faibles) ».

 

Le lendemain, 16 octobre, dans Paris-Match, le même M. Darcos, publiait un article sur Charles Péguy. Il y parlait de la polémique qui opposa Péguy à Jaurès à la veille de 14/18 : « Quelques mois avant l’assassinat de la rue du Croissant et le déclenchement de la Première Guerre mondiale, Péguy laisse libre cours à sa haine de Jaurès, filant à nouveau la métaphore militaire pour décrier le "tambour-major de la capitulation". L’angoisse qui s’empare soudain de Péguy est sectaire mais prémonitoire. Il se prépare depuis des années à l’échéance de la guerre. Il est obsédé par la hantise que les efforts de l’école de la république – née de la défaite de Sedan donc revancharde – soient subitement remis en cause par un pacifisme irréaliste à ses yeux. »

La citation pêche ici par omission : la haine de Péguy en 1913 ne se contente pas de « décrier » Jaurès, elle appelle à le tuer. Et si l’ensemble (et non cette seule citation) des textes de Péguy écrits à cette période est prémonitoire de quelque chose, c’est de l’assassinat de Jaurès, qui finit par avoir lieu quelques mois plus tard.

Les seuls mots cités par M. Darcos sont les plus faibles d’une série qui gagne à être rappelée. Cela commence en février 1913 et se poursuivra dans les semaines qui suivent, dans deux séries des Cahiers de Péguy, intitulées L’argent, puis L’argent suite, jusqu’en avril 1913. C’est l’époque du débat sur la loi dite de Trois ans, augmentant la durée du service militaire. Jaurès et la gauche française s’y opposaient. Le « tambour-major de la capitulation » n’est que le second qualificatif lancé par Péguy, juste après que – dans L’argent – il a fait de Jaurès un « traître par essence ».

À ce traître, Péguy réserve quelques pages plus loin, dans L’argent suite, un traitement « conforme à la politique de la Convention Nationale » sans se dissimuler, précise-t-il que « la politique de la Convention Nationale c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette grande voix. »

Plus loin, il se réfère aux combats du 19e siècle pour affirmer : « Quant à ce que un homme comme Proudhon aurait fait d’un misérable homme comme Jaurès, si le volumineux poussah lui était tombé entre les mains, il vaut mieux ne pas y penser. » Il revient ensuite à son allusion à la guillotine de 1793 pour dire que le « gros homme » qu’était Jaurès « ne serait peut-être point humilié […] que ce fût le tambour de Santerre qui couvrît sa grande voix. ». Santerre est le général censé avoir donné l’ordre aux tambours de battre pour couvrir la voix de Louis XVI sur l’échafaud. Et pour boucler la boucle, Péguy revient ensuite au thème initial de la traîtrise : Jaurès est un « agent du parti allemand ».

L’homme qui édulcore ainsi une prémonition à laquelle Raoul Villain n’aura plus qu’à prêter la main, le 31 juillet 1914, ne se contente pas d’écrire l’Histoire à sa façon. Il en organise également par décrets les programmes scolaires. Signal faible ou signal fort ?

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