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Samira Negrouche : « S'il fallait trouver un sens »

Mardi, 30 Décembre, 2014 - 17:45

S’il fallait trouver un sens

/Samira Negrouche

Alger, le 29 septembre 2009

 

« C’est pourquoi les vrais artistes ne méprisent rien ; ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et s’ils ont un parti à prendre en ce monde ce ne peut être que celui d’une société où, selon le grand mot de Nietzsche, ne règnera plus le juge, mais le créateur, qu’il soit travailleur ou intellectuel. »
Albert Camus, Académie Nobel, le 10 décembre 1957

Mais le créateur et par lui le vivant...c’est ainsi que je veux penser au mot culture, commencer par ce point et par un Camus grandi par le doute et la solitude de la sincérité, des questions qu’on ne pose pas et qui ne s’érigent pas en règles. C’est par le vivant mais jamais en opposition aux arts millénaires que je veux regarder ce que nous appelons culture, ce mot qui comme tant d’autres peut sonner aux oreilles de certains comme l’exclusion, l’élitisme ou la futilité.

Et par vivant, j’entends ce mouvement rotatoire qui se construit dans les mémoires intimes, qui chemine dans les visages du quotidien, les ruelles arpentées et les haltes de cafés, dans ces lieux où nous creusons des pas indécis mais déterminés, à la recherche d’un regard commun aux autres êtres, aux autres créateurs.

Ce mouvement est pour moi un acte fragile animé par les seules rencontres, celles du livresque et de l’humain, du créateur et du politique, de l’histoire, de l’identité et de la faim. Il est ce que nous voulons bien retenir des ruines de Tipasa et en cela nous avons le choix entre la célébration et la vie, la célébration et la liberté.

La culture, quelle qu’elle soit ne peut se concevoir sans une liberté totale de penser, d’être et de créer voire de recréer le sens des mythes, les réinventer parfois les maltraiter et les rendre vivants.

Cela est, non pas le rôle mais la liberté d’accueillir et de rencontrer du créateur et du poète, sa liberté d’être à l’écoute de ce qui se meut aux alentours.

Parfois, vos grandes cultures vous écrasent ou la fierté des opéras, des musées, des pyramides et des peintures rupestres du Tassili. Vous voulez en cela rester dignes et vous vous tenez droits, impuissants face à la grandeur des cimes, emportés dans un courant qui ne vous épargne pas.

D’autres fois, l’histoire vous hante et vous n’oubliez pas l’humiliation ; vous criez alors haut et fort votre identité séculaire, vous déterrez des murs et des costumes feignant de ne pas sentir les lambeaux d’immeubles blancs qui s’effritent sur vos têtes.

Vous prenez tant de précautions et ne savez plus ce que vous voulez épargner dans les ruines du passé, vous regardez ailleurs et ne retournez pas à la terre. C’est ailleurs que vous cultivez les incompréhensions d’aujourd’hui, que vous construisez la haine de demain.

Et vous nous prenez en otage... et vous vous prenez en otage.

N’ayez donc pas peur de l’immensité, le monde est encore plus vaste que ce qui vous fait peur.

S’il avait un jour fallu nous rassurer, construire des socles et des références, enfermer les cultures dans des concepts, ce fut sans doute le temps nécessaire et maladroit de l’installation. Fallait-il peut-être révolutionner? Rentrer les bulldozers dans les jungles et les chars dans les villes ?

Pourtant, rien n’est si certain car si l’homme croit maîtriser la trigonométrie et la science atomique, ce n’est que par le doute et le doute variable qu’il entendra approcher ce que l’on appelle Culture.

S’il avait fallu célébrer la fierté, il est peut-être temps d’ouvrir les murs de nos consciences, temps de creuser des sentiers incertains à travers les immenses forêts, aller à la recherche d’un sens non visible, d’une rentabilité non quantifiable.

Il est peut-être temps de dénuder la Culture et de la laisser entrer en nous par des chemins inattendus.
 

Décembre, 2014