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SHIM Bo-seon

Mercredi, 18 Septembre, 2013 - 17:45

Shim Bo-seon est né à Séoul en 1970. Il étudie la sociologie à l’Université Nationale de Séoul et reçoit un doctorat de l’université Columbia. Il enseigne la culture et le management à Kyung-hee Cyber Université.

En Corée, il a publié trois recueils : Quinze secondes sans tristesse (2008), La personne qui n’est pas devant moi (2011) et Arts noircis (2013). Il s’est vu décerner le prix littéraire Kim Jun-seong en 2009 et le prix de littérature Nojak en 2011.

Quelques sept poèmes ont déjà été présentés aux lecteurs français dans la revue Po&sie, traduits par Kim Hyun-ja.

Ces nouveaux textes, inédits, nous présentent un auteur réfléchi et engagé, à l’image des descriptions qu’il donne du quotidien des ouvriers sud-coréens, qu’il comprend et soutient (Le vingt-troisième homme, Texte en prose). Sans chercher à minimaliser la réalité, il la dévoile telle qu’elle est, dans ses difficultés et sa violence (Le sang, Les vacances de S). Pourtant, si certains écrits de Shim Bo-seon témoignent de situations extérieures et subies par les autres, d’autres poèmes sont plus personnels, comme Quelle est la grâce ? ou Ce n’est pas fini. On y découvre alors un homme compréhensif, qui s’offre à l’écriture poétique lorsque le rapport à autrui est trop difficile ; des poèmes empreints d’une grande sensibilité, un attachement réel aux mots, qui dépassent l’objet textuel pour devenir réflexions portées la lecture, l’écriture ou encore la poésie. (Le temps de la lecture, Une pensée).

•••

Poèmes traduits et présentés par Jeong Chae-young et Lucie Angheben, dans le cadre d’un atelier de traduction France/Corée organisé avec le soutien du KLTI et à l’instigation de Jeong Jin-gwon et Claude Mouchard. (Hiver 2012-2013)

 

Prose

Le 30 mars 2012, un vingt-deuxième homme est mort. Un ouvrier parmi les quelques trois mille licenciés par le groupe Ssangyong Motor en 2009, suite à la restructuration pour revitaliser l’entreprise. Vingt-deux d’entre eux ont préféré mettre fin à leur vie ou sont décédés de maladies dues au stress. Le gouvernement et l’entreprise avaient assuré la réintégration de ces ouvriers l’année suivante et le versement d’une aide financière sur leur période sans emploi, mais n’ont pas tenu leurs engagements. Exclus, isolés, les ouvriers ont alors commencé à se détruire. Après la vingt-deuxième victime, cela ne pouvait plus continuer : les ouvriers et les citoyens compatissants se sont rassemblés devant la porte Daehan pour y brûler de l’encens et faire des offrandes, avec l’espoir que les morts cessent.

En parallèle à cette cérémonie, en avril 2012, un festival culturel a eu lieu pour sensibiliser les citoyens sur la mort des ouvriers licenciés de chez Ssangyong Motor et pour rappeler au gouvernement et à l’entreprise la nécessité de trouver des solutions à ce genre de problèmes. J’y ai participé aux côtés des poètes SONG Kyeong-dong, JIN Eun-yeong et KIM Seon-u. J’ai écrit un texte intitulé « Le vingt-troisième homme » et je l’ai lu face à la foule. Mais malheureusement, le 8 octobre 2012, on a réellement parlé d’une vingt-troisième victime. Contraint au départ volontaire, un ouvrier qui ne pouvait plus recevoir le traitement approprié pour soigner son diabète a décidé de se donner la mort.

Pourtant, on avait fait des efforts afin d’éviter que ce genre d’accidents se reproduise. Depuis la cérémonie d’offrandes en hommage à la vingt-deuxième victime du mois d’avril, les abords de la porte Daehan sont « occupés » par les manifestants. Cet endroit où les ouvriers et les citoyens se rassemblent pour revendiquer a été surnommé le « point de rencontre du vivre ensemble ». La romancière GONG Ji-yeong s’est même lancée dans l’écriture d’un livre intitulé « Le jeu de la chaise » pour parler des licenciements du groupe Ssangyong Motor. Plusieurs lecteurs se sont ensuite rendus sur les lieux. Grâce aux différents efforts fournis, les gens s’intéressent de plus en plus à ce genre de problèmes. L’affaire a finalement été entendue au parlement. Cette audience a montré que l’entreprise Sanghai avait faussé ses comptes et fait croire à une crise interne pour justifier les licenciements massifs. À l’époque, le gouvernement avait passé la vérité sous silence.

KIM Jeong-u, directeur de la section de Ssangyong du syndicat coréen de la métallurgie, a accordé une interview à la presse : « Avant, les décès s’enchainaient tous les quatre mois. Cette fois, la vingt-troisième victime apparait six mois après la vingt-deuxième. En organisant une cérémonie d’offrandes devant la porte Daehan, nous avons attiré l’attention de la population et retardé de deux mois la victime suivante.» Pour les ouvriers licenciés de Ssangyong Motor, il a été difficile de continuer la manifestation devant la porte Daehan ; certains devaient parfois se rendre au commissariat ou à l’hôpital. Et il a été tout aussi difficile de faire entendre l’affaire au parlement. Pourtant, petit à petit, les gens commencent à prendre conscience des véritables raisons des licenciements de Ssangyong.

Mais une autre victime est venue se rajouter à la liste. Tous ces efforts pour retarder de deux mois la victime suivante ? Les ouvriers licenciés et le directeur KIM ont demandé une enquête parlementaire. KIM, lui, a commencé une grève de la faim pour demander la réintégration des ouvriers et la sanction des responsables. Après 41 jours sans manger, son état de santé s’est dégradé et il a été hospitalisé.

Suite à l’hospitalisation du directeur KIM, deux ouvriers licenciés sont montés sur un pylône électrique de 30 mètres de haut en face de l’usine de Pyeong-taek pour s’y attacher et y commencer un sit-in en altitude. Cela fait maintenant 37 jours. En Corée du Sud, les ouvriers de Ssangyong Motor ne sont pas les seuls à risquer leur vie pour continuer leur lutte. Deux ouvriers à temps partiel en sous-traitance chez Hyundai ont demandé un statut de travailleur à temps plein ; face au refus de l’entreprise, cela fait maintenant 70 jours qu’ils sont attachés au sommet d’un pylône électrique de 23 mètres de haut. Même si la cour suprême a décrété que la sous-traitance au sein de l’entreprise était illégale et que tout ouvrier ayant travaillé à temps partiel pendant plus de deux ans devenait travailleur à plein temps, Hyundai a décidé de mettre en place un passage par « étapes » du temps partiel au temps plein.

Des ouvriers d’autres établissements ont eux aussi opté pour des grèves dangereuses. Un ouvrier de Yoosung Enterprise et membre de l’union nationale de la métallurgie s’est enfermé dans un bâtiment préfabriqué installé sur le pont d’accès à l’entrée principale de son entreprise pour les voitures. Celui-ci est très fragile et menace à tout moment de se détruire. Suite à une inspection parlementaire, on a découvert que Yoosung et une entreprise de consulting s’étaient alliés pour démanteler l’union nationale, et avaient créé un syndicat interne pro-gouvernemental qui ne permettait pas toujours aux ouvriers de se faire entendre. Le directeur de la section de Yoosung Enterprise due l’union nationale de la métallurgie a demandé une prise de sanction contre les responsables de la tentative de démantèlement de l’union, le réinvestissement des licenciés et le démantèlement du syndicat interne ; il s’est mis en grève pour demander des négociations entre les ouvriers et l’entreprise. Cela fait maintenant 67 jours.

Pourquoi font-ils des grèves de la faim et des sit-in en altitude ? Pourquoi décider de mettre en jeu sa propre vie ? Pourquoi ceux qui ont déjà connu de véritables souffrances choisissent d’utiliser des méthodes douloureuses ? La raison est claire : même si le parlement et la cour d’appel ont identifié l’infraction et la responsabilité de l’entreprise, celle-ci est restée imperturbable. Le gouvernement est lui aussi resté les bras croisés face aux sacrifices des ouvriers.

Les décès à la chaine des ouvriers sont loin de prendre fin, au contraire, leur rythme s’accélère. Après la prise du pouvoir par la droite lors de l’élection présidentielle du 19 décembre 2012, il y a une semaine, cinq ouvriers et militants sont morts. Quatre d’entre eux se sont suicidés et l’autre est tombé raide mort dans le salon mortuaire. Face à cela, je reste sans voix. Pourquoi ces suicides à la chaine juste après l’élection présidentielle ? On ne peut pas tirer de conclusions hâtives à propos de ces décès, mais pourtant, on ne peut pas nier que ces morts sont liées.

Les résultats de l’élection présidentielle ont mis le feu aux poudres. Le 21, CHOI Kang-seo, directeur du syndicat de la société Hanjin Heavy Industry & Construction, écrit ceci dans son testament avant de mettre fin à ses jours : « Je ne tiendrai pas cinq ans de plus. » Ce décès a lui-aussi été un signe pour la population. Le 22, LEE Un-nam, directeur de la sous-traitance chez Hyundai et créateur du syndicat, apprend le suicide de CHOI, qu’il qualifie d’atroce nouvelle, et fait de même. Ce même jour, LEE Ho-il, membre du syndicat national des universités, directeur de la section locale de l’université HANKUK de langues étrangères, est licencié de façon abusive ; un procès est lancé, au cours duquel sont évoquées les difficultés de la vie, mais même après sa réintégration, la pression de l’université le pousse au suicide.

Tous ces faits individuels montrent que cet environnement néo-libéraliste choque avec son système social, économique et politique qui ne correspond pas aux attentes des ouvriers et des syndicalistes. Pour beaucoup, les résultats de cette élection présidentielle sont le signe que cet environnement n’est pas prêt de s’améliorer. J’ai moi aussi cette impression. Cette impression d’être repoussé jusqu’au bord de l’abîme, qui est l’une des plus terrifiantes qu’un individu puisse ressentir.

Le temps du changement est venu. Maintenant, c’est à nous d’envoyer nos propres signaux. Si jusqu’à maintenant ils ont été faibles, il nous faut en envoyer de plus puissants. Non seulement à ceux qui sont au pouvoir et à ceux qui détiennent les capitaux, mais aussi à nous-mêmes, et à tous les citoyens du monde. Si les ouvriers coréens sont repoussés jusqu’au bord de l’abime, tôt ou tard ce sera notre tour. Les récents suicides d’ouvriers sont peut-être le signe de notre propre mort dans un futur proche. Leur geste est une main tendue, une main tendue vers nous. C’est à partir de ces faits que nous devons faire quelque chose, tout de suite. Nous pouvons nous rendre au salon mortuaire, nous pouvons amasser des fonds pour cette cause, nous pouvons participer à des manifestations, nous pouvons continuer leur combat. Nous devons révéler la vérité, écrire, dire et agir. Beaucoup de mouvements de masse peuvent être lancés par ailleurs : « même après la mort, les ouvriers sont encore debout ». C’est par ce genre de mouvements idéologiques de groupe que les changements pragmatiques se feront ; il faut donc s’y mettre dès à présent. Présent où beaucoup sont à l’agonie en Corée du Sud, et où les suicides à la chaine doivent être stoppés.

 

Le vingt-troisième homme

8 avril 2009, le premier, suicide ;

Le deuxième, hémorragie cérébrale ; le troisième, infarctus du myocarde ;

Le quatrième, suicide ; le cinquième, suicide ; ensuite suicide, et suicide, et encore suicide,

Infarctus du myocarde, infarctus du myocarde, suicide, suicide…

30 mars 2012, saut par la fenêtre d’un immeuble depuis le 23ème étage,

Un jour de printemps où les boutons éclosent,

Le vingt-deuxième homme est mort.

 

Le vingt-deuxième homme,

Camarade du premier,

Cadet du deuxième,

Ami du troisième,

Pardon ! Pardonne-nous !

S’il te plait, ne pars pas ! Comment vivre sans toi !

J’ai beau supplier et implorer, le vingt-deuxième homme

A fini comme le premier

Cette sombre mort pour quitter cette vie grise et disparaitre à jamais.

 

Que s’est-il passé? Mais qui diable peut nous expliquer ?

Vingt-deux personnes sont mortes parce qu’elles ne pouvaient plus supporter le désespoir.

Non, ce n’est pas suffisant. Donnez-nous des détails.

Vingt-deux personnes se sont trouvées entre la vie et la mort

« Je veux vivre, je veux vraiment vivre,

Mais pourquoi la vie est-elle si terne,

Ce n’est pas une vie, peut-être que je suis déjà mort,

Oui, je suis déjà mort » ; des sanglots, des murmures,

Des yeux qui se ferment, qui se ferment et s’ouvrent, qui se ferment à nouveau, pour ne plus se rouvrir

Un pas en avant, irrévocable, dans l’obscurité éternelle de la mort.

Non, non, ce n’est toujours pas suffisant.

Qui peut nous dire la véritable raison de la mort du vingt-deuxième homme ?

Entre avril 2009 et mai 2012

Tant de commémorations, de jours fériés, d’anniversaires, d’élections, chaque jour

Pendant que tant de gens se félicitent de leurs choix,

Protègent le confort de leur quotidien,

Arpentent le cadre du bonheur,

Fuient la misère du monde,

Se bouchent les oreilles et vivent sans entendre les cris des autres,

Le vingt-deuxième homme est mort.

Pourquoi l’ont-ils tué ?

Que quelqu’un nous dise. Qui sont-ils ?

Moi je vais parler d’un fait que je connais.

Quand ils étaient encore vivants, ils étaient ouvriers.

Des ouvriers mais pas des esclaves.

Des ouvriers qui fabriquent toutes les belles machines que nous possédons.

Regardez attentivement les moindres détails de votre voiture.

Çà et là il doit y avoir leurs empreintes digitales,

Par endroits les gouttes de sueur qui ont perlé à leur front,

Et leur respiration rugit avec le moteur.

Ils ont maitrisé le feu et l’acier, aimables Prométhées.

Ils étaient vraiment des gens braves.

Qui partageaient toujours leurs repas,

Et un verre d’alcool quand l’occasion se présentait,

Qui s’épaulaient entre eux,

Le désir de chanter et de danser aussi vif que l’eau de la fontaine.

 

Je vais vous dire ce qui leur est arrivé.

Un jour l’entreprise a dû restructurer son capital et ils ont été licenciés.

Ils ont protesté.

Eux qui vivaient avec leurs camarades, leurs familles, leurs amis,

Ils ont protesté pour la protection de leur droit de vivre.

Ils ont protesté contre beaucoup de choses simples

Mais on leur a enlevé tout ce qu’ils avaient, on a tout détruit,

On leur a marché dessus et on les a harcelés.

Ils se sont débattus et ils ont crié.

Ces licenciements sont un crime ! Ces licenciements sont vraiment un crime !

Ils ont lutté et la lutte les a épuisés physiquement et mentalement

Leur vie est devenue terne

Et un, après l’autre, tour à tour

Ils ont été entrainés dans les profondeurs de la mort.

 

Et nous, que devons-nous faire ?

Pour stopper ces morts et commencer à vivre

Pour recolorer la grisaille

Pour que le noir laisse place à la lumière, que devons-nous faire ?

 

Nous devons poser des questions.

Dans la vaste obscurité d’hier soir

Dans la brume sombre et humide de ce matin à l’aube

Il n’est pas encore arrivé, non, pas encore

Le vingt-troisième homme à qui nous allons poser des questions.

 

Toi le vingt-troisième homme, qui es-tu ?

Es-tu une femme ? Es-tu un homme ?

Es-tu marié ? As-tu des enfants ?

As-tu retrouvé ton poste ? Fais-tu encore des manifestations ?

Es-tu seul ? Es-tu accompagné ?

Attends-tu une autre occasion de porter des fleurs au cimetière ?

Si tu ne luttes pas contre la police et les prestataires, comment feras-tu

Pour accomplir les rites mortuaires dans cette rue morne où ne brûle qu’un bâton d’encens ?

Es-tu préparé à vivre ? Si non, es-tu préparé à mourir ?

 

Toi le vingt-troisième homme,

Nous ne voulons pas que tu entres en scène

Car ton premier pas t’inscrira sur la liste des victimes.

Non, toi le vingt-troisième homme,

Nous voulons que tu entres en scène. Que ton premier pas

Sous les yeux du pouvoir capitaliste brûle la liste des victimes.

Face au vingt-deuxième mort, tu implores

S’il te plait, plus personne ne doit se suicider maintenant.

C’est plutôt moi qui vais mourir. Plutôt

Moi qui vais devenir le vingt-troisième homme.

 

Alors quelqu’un te parle en te prenant par la main.

Camarade, ne fais pas ça ; mon frère, ne le fais pas ; mon vieux, non ;

S’il te plait, s’il te plait, il faut que tu vives.

Tu n’es pas le vingt-troisième homme, il faudrait que ce soit moi.

Je serai le vingt-troisième homme.

C’est comme ça que le vingt-troisième homme s’est dédoublé.

De dix à cent

De cent à mille

De mille à dix-mille.

 

Toi le vingt-troisième homme, maintenant je sais qui tu es.

Toi le vingt-troisième homme, maintenant nous savons ce que nous devons faire.

 

Le vingt-troisième homme verse des larmes.

Le vingt-troisième homme se met en colère.

Le vingt-troisième homme se dresse de toute sa hauteur contre la brutalité du pouvoir.

Le vingt-troisième homme se dresse de toute ta hauteur contre le despotisme des capitaux.

Le vingt-troisième homme va empêcher une vingt-troisième mort.

Solidarité avec les ouvriers

Amour de l’humanité

Résistance face à l’injustice

Arrêtez les licenciements ! Vous devez arrêter les licenciements !, il est celui qui crie.

À partir de cette nuit, le vingt-troisième homme est le premier homme.

Il nous représente tous. Il représente l’humanité entière.

 

Cette nuit nous déposons soigneusement la solidarité et l’égalité

Sur les genoux du monde, comme un bébé

Et maintenant nous t’appelons d’une voix douce et tremblante.

 

Toi le vingt-troisième homme,

Camarade du premier,

Cadet du deuxième,

Ami du troisième,

Résurrection du vingt-deuxième,

Tu es la mort de la mort,

Tu es la vie de la vie,

Cette mort n’aura pas de fin.

Cette vie ne peut pas recommencer.

Si tu n’es pas là,

Si tu n’es pas là.

 

 

Quelle est la grâce ?

 

Je n’ai pas d‘enfant

Je n’ai pas d’enfant

C’est comment d’avoir un enfant ?

Faire arrêter l’enfant qui court devant moi en l’appelant « fiston »

M’apercevoir que cette silhouette immobile

Est comme une petite tache qui s’est détachée de moi

Enlever la feuille morte coincée dans ses cheveux

La lui montrer en disant :

« Regarde, c’est une feuille qui t’aime »

Et lui sourire

M’apercevoir que même si je meurs quelqu’un qui me ressemble continuera d’exister

Que ces jambes vigoureuses qui s’arrêtent quand je les appelle

Continueront d’avancer même après ma mort

C’est comment ?

 

Je n’ai pas d’enfant

Qu’est-ce que j’ai pour remplacer ?

C’est ça

J’ai la poésie

J’ai la poésie

C’est en écrivant de la poésie que j’ai dépassé la mort

J’ai écrit de la poésie pour ne pas mourir

À l’armée

Aux funérailles de mon père

Hier encore à une conférence

Elle est la preuve que je ne pleure ni ne meurs

Des étoiles luisantes se bousculent dans leurs yeux

Pour qu’un poème se change en constellation

Ils ne savent pas

Que des millions de poètes doivent souffrir

Je me suis masturbé et j’ai écrit un poème

Je me suis senti renaitre

 

Je n’ai pas d’enfant

Qu’est-ce que j’ai d’autre pour remplacer ?

C’est ça

Je t’ai toi

Je t’ai toi

J’ai déjà enlevé la feuille morte accrochée dans tes cheveux

Je t’ai déjà donné un nouveau nom

Même si je ne m’en souviens plus

Si j’avais un enfant ce que je ferais pour lui

C’est ce que j’ai fait pour toi

Quand mes yeux ne peuvent pas te voir

Ton visage apparait dans les airs

C’est facile

Même quand tu n’es pas là tu remplis le vide

Car une horloge en bronze est enfermée dans ma pupille

 

Pour ne pas mourir

Pour ne pas mourir, je t’ai aimée

Tu ne connais toujours pas mon âge

Tu ne sais pas combien ma mort est proche

Tu es naïve avec tes dix doigts maladroits

Tu ne peux pas compter mon âge

Mon âge ou le jour de ma mort

Tu ne peux pas

 

Quelle est la grâce ?

La douce mélodie du cri d’un enfant qui m’appelle ?

Le vent amical qui se met à souffler autour de moi ?

Je n’ai pas d’enfant

Un enfant, est-ce la grâce ?

Non, un enfant, c’est un fait

Je ne sais pas

Comment puis-je savoir ?

Je n’ai jamais vécu ce fait

 

Je sais

Que beaucoup de gens qui n’écrivent pas de poésie

Que beaucoup de gens qui n’aiment pas

Se laissent mourir à ma place

Ils se laissent mourir à ma place mais ne le savent pas

Comme je vis à la place de l’enfant que je n’ai pas mis au monde

Sans le savoir

Comme ma moitié est triste quand quelqu’un est heureux

Sans le savoir

Comme ma poésie disparait quand quelqu’un est triste

Sans le savoir

 

Quelle est la grâce ?

La douce mélodie de ta voix qui m’appelle ?

Le vent amical qui se met à souffler autour de moi ?

Toi, es-tu ma grâce ?

Comment puis-je savoir

Je ne sais pas

Je ne sais pas

Je ne t’ai jamais eue

 

Ce n’est pas fini*

 

Toi qui caresses la tête de tout le monde

Tu es en train de mourir

L’important c’est le fait que tu n’es pas encore morte

Encore plus important, c’est le fait que tu es encore en vie

Tu ne dois pas dire survivre, mais rester en vie

Parce que de toute évidence ce sont deux choses différentes

N’oublie pas la différence entre la vie et l’existence

 

Sombre mois d’août, tu n’as pas perdu ta concentration

Tu essaies de tout garder en mémoire

La première fois que nous nous sommes rencontrés

Ce que nous nous sommes dits

Les paysages que tu as vus par la fenêtre

C’était le printemps ? Peu importe

Ce n’étaient pas des fleurs dans l’arbre par la fenêtre, c’était du feu

Un feu qui s’est propagé sur les toits du monde en un rien de temps, rappelle-toi

Parce que nous sommes tous deux des poètes

Parce que nous sommes le roi et la reine des images

Regarde par-là, regarde les murs des bâtiments carbonisés

Quand les flammes se sont éteintes, le clair de lune s’est déversé par un trou du plafond

C’était bouleversant mais quel beau paysage

Mis dehors par les propriétaires, les locataires scandalisés ont mis le feu

C’étaient des maquereaux, là d’où ils se sont faits expulser

Il y a maintenant la preuve de leur commerce de stupéfiants

C’est une sacrée histoire, non ?

Tu ris comme un enfant

L’important c’est le fait que tu es en train de rire

Encore plus important, c’est le fait que tu es encore en vie

Chaque éclat de rire prouve que des lucioles voltigent malgré l’obscurité de l’existence

 

Sombre mois d’août, tu n’as pas perdu ta concentration

Comme d’habitude tu parles de ta fille

Xian, tu as ramassé le nom de la terre de tes ancêtres pour en faire un prénom

Tu parles de la complicité entre une mère et sa fille

Jusqu’à ce que la fille grandisse

Tu dis que la mère doit absolument vivre

Oui, attendons encore avant que ce nœud se dénoue

 

Parce que Xian n’est pas encore mariée

Et qu’elle n’a pas encore donné naissance à l’enfant le plus adorable du monde

Ces terribles cellules cancéreuses à l’intérieur de ta poitrine

N’empêcheront jamais le mystère de la reproduction des lucioles

 

Toi qui caresses la tête de tout le monde

Toi qui caresses même la tête des morts

Depuis longtemps tu dessines leurs portraits

Pour les amener avec toi dans la rue et protester

Pour que les détenteurs du pouvoir ouvrent enfin les yeux sur le bien et le mal

On te traite comme une grand-mère casse-pieds qui répète

Non, non, ça ne doit pas se passer comme ça !

Toi qui continues à dessiner le portrait de ceux qui sont morts

Et à mettre ces carrés de ‘tristesse absolue’ dans la main des jeunes

Tu leur caresses la tête et leur dis

 

Les jeunes, maintenant il est temps de sortir ; prenez ce portrait et battez-vous jusqu’au bout

Sombre mois d’août, tu n’as pas perdu ta concentration

À partir de maintenant tu es seule dans cette salle de réunion vide où tu vas commencer à écrire

Nous existons dans la continuité du passé

Il est de notre devoir de prolonger ce courant

Celui-ci a du courage, celui-là n’en a pas

Mais nous n’avons pas besoin de devenir des héros, nous ne pouvons pas

Nous sommes tous une promesse, un faible mouvement

Des coureurs sans nom qui se passent le témoin

Sur lequel il est inscrit « ce n’est pas fini »

 

 

* Ce poème m’a été inspiré par une conversation avec mon amie poète Fay Chiang et par la lecture de Georges Didi-huberman, Survivance des lucioles, Minuit, 2009.

 

 

Le temps de la lecture

 

Il est temps de lire

C’est ce que tu as dit et tu t’es tue

Pendant que tu lis calmement

 

Je pense

Que c’est étrange, vraiment étrange

Bien que je sois divorcé, je n’ai pas souvenir de m’être marié

Pourtant j’aurais aimé que mon mariage soit beaucoup mieux que mon divorce

 

Est-ce que ce livre parle de séparation ?

Si ça se trouve, juste sur la page dont tu es en train de plier le coin

 

Je pense

À tous les genres de séparations

Qui finissent toutes par la même mort

 

Quand on s’embrasse

On s’efforce de corner nos langues

 

Il y a quelque chose

Et pour marquer ce quelque chose

Pour la vie

 

J’ai envie de t’embrasser

Malgré l’envie de me séparer de toi

 

Même au-delà des lois de la nature, je vais continuer à errer avec toi pour la vie

 

Je veux y retourner

Malgré l’envie de partir

 

Quelque part

Ce fameux quelque part

 

 

Les vacances de S

 

Il est parti prendre un peu de repos

Il n’a pas dit où il allait aller

Quand j’aurai fait face à l’abîme, je reviendrai.

Phrase tragique qu’il n’a même pas prononcée. Il est parti seul. De toute façon, il vit seul.

 

Dans sa jeunesse, il faisait pleurer les misérables

Il avait rencontré une femme dans une salle de billard. Il a entendu qu’elle avait été enlevée.

Dans cette même salle. Il a cassé une canne en deux

Et a volé à son secours.

La voiture s’est engagée sur le périphérique et tourné à un croisement.

Désolé, je suis une ordure,

À ce moment-là, je n’ai rien pu faire, m’a-t-il dit depuis l’obscurité de la banquette arrière.

Son visage s’assombrissait et ses yeux devenaient de plus en plus rouges

Ses larmes se déversaient comme un flot de lave. Dans la rue

Il se tenait debout comme un bâton enflammé.

Quand il n’y avait personne autour de lui, il avait l’air beaucoup plus colossal

Il avait l’air d’être deux.

C’était peut-être la canne sur laquelle il s’appuyait qui donnait cette impression.

 

Je ne pense pas qu’il puisse devenir révolutionnaire

Il ne fait que se transformer continuellement, c’est ce qui est important

En quoi se transforme-t-il ?

Il s’appuie contre un grand mur les bras tendus

Et griffonne des petits caractères dans un coin, comme s’il écrivait son journal

Au moins une fois par jour, à tous ceux qu’il connait,

Aux gens sans nom, à la vie, à ceux que la mort n’est pas encore venue chercher

Il demande pardon

Son pardon est l’aveu d’une existence non conforme

Comme si par ce mot il pouvait prendre un nouveau départ

 

À part ça, rien n’est important

Aucune reconnaissance, aucun sacrifice héroïque

N’ont pu empêcher le monde de s’effondrer

Les tribus nomades qui se déplacent d’une pensée à une autre

N’ont plus qu’à protéger les dernières tribus humaines

 

Il est parti prendre un peu de repos

Il n’a pas dit où il allait ni quand il revenait

Un jour il appellera pour dire « je suis rentré »

Avec le visage encore plus sombre, avec les yeux encore plus rouges

Pardon, un mot tranchant

Avec le même ton et la même intonation

 

Le sang

 

Aujourd’hui, à part le sang, il n’y pas de chaleur

À part le sang, il n’y a pas de rouge

Ne dis pas que le sang est juste de l’eau

 

Jusqu’à ce que le dernier hurlement éclate

Le sang est la seule rose du monde

Ne la lâche pas

 

Par le passé nous chantions ensemble

Toujours les mêmes paroles et les mêmes mélodies

Mais cette chanson a maintenant complètement changé

Car ceux qui la chantaient le mieux sont déjà morts

Mais ne t’arrête pas de chanter

 

Ma main m’a toujours accompagné

Elle m’a guidé dans les ruelles sombres

Et a tenu le parapet du pont

J’ai toujours fait confiance à ma main

Car elle caresse les joues de celle que j’aime

Et lui donne à manger

Et surtout, c’est la partie de mon corps qui a le plus souvent saigné

 

Ne lâche pas la rose

Ne t’arrête pas de chanter

Regarde l’odeur du sang qui s’évapore du riz qui vient juste de cuire

 

Là-bas au loin une lueur pâle me surveille

Ce n’est pas le soleil

Mais on le croit

Marche dans cette direction

 

L’angoisse apparait quand les sentiments se mélangent dans le sang

Quand ce qui me fait lever et tomber se mélange

La rose, la chanson, le riz, ta main ensanglantée, mon soleil…

 

Le poids du sang fera bouger la balance de la vie

Continue de marcher

En ressentant l’angoisse

En la laissant derrière toi

 

 

Une pensée

 

En chemin pour la station de Seoul-yeok

Quand nous avons traversé le pont Yeomcheongyo mon ainé m’a dit

Que beaucoup de poètes avaient écrit sur ce pont

 

J’ai pensé en moi-même que ces poètes

Ont vu les trains qui portent la ville depuis ce pont

Senti l’inquiétude face aux trains qui vont arriver

Et soupiré en regardant les trains partir

 

En traversant le pont j’ai commencé à penser à autre chose

Je ne sais pas vraiment à quoi

Jusqu’à ce que le feu rouge passe au vert

J’étais perdu dans cette pensée

 

Depuis un certain temps moi aussi sans le savoir je m’abandonne à penser

À une destination inconnue ou à ma terre natale

Où un jour j’aurai l’âge de retourner

Mais depuis quand cette pensée m’a-t-elle assaillie ?

 

Quand j’étais petit je m’allongeais dans les prés et fermais les yeux

J’essayais de deviner la forme

Des nuages qui passaient au-dessus de mon visage

Le plus facile était avec les nuages noirs

Quand je voulais m’assurer que c’étaient des nuages noirs

J’ouvrais les yeux et voyais le visage de ma bien-aimée

 

À ce moment-là je me mettais à penser

À des choses tranquilles qui ne l’étaient plus

Était-ce le visage de ma bien-aimée ou des nuages que je voyais ?

Ce genre de pensées douteuses

 

Il y a longtemps quand mon cadet est décédé d’un infarctus du myocarde

Ces pensées étaient très loin de moi

À ce moment-là tout me paraissait clair

À ce moment-là en regardant la photo du défunt je me suis mis à penser

 

Il est seulement parti un peu avant nous

Mais personne ne doit mourir en avance

Et comme si je m’adressais à mes étudiants de master

Je me suis parlé à moi-même d’un ton solennel

Mais dès que je suis sorti du salon mortuaire les pensées sont revenues

 

On part si vite

On tombe si tôt

Au diable toutes ces pensées floues et étranges

Depuis quand m’ont-elles assailli ?

 

Peut-être que ces pensées étaient là bien avant ma naissance

Quand le monde était très calme

Que les innocents ne mourraient pas

Quand il n’y avait ni famine ni servitude

Elles sont arrivées à cette époque où il n’y avait rien à penser

 

Cette pensée doit être source d’inquiétude et de soupirs pour certains imbéciles

Jusqu’à ce que le vent s’arrête de souffler sur ces plaines désertes

Jusqu’à ce que le doigt de Dieu finisse par indiquer un bouc émissaire

Voilà ce à quoi ils ont pensé, et à cause de cette pensée

Même quand les enfants dormaient d’un sommeil profond, ils se réveillaient

 

C’est ainsi que la poésie est née

Septembre, 2013
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