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Un grand palais pour Edward Hopper par Michel Deguy

Février, 2013

 

Chez Hopper les choses ne sont pas éclairées, recevant d’ailleurs une lumière. Ce sont elles qui éclairent : elles sont des lampes, comme perles à Delft.

Ce ne sont pas des objets, mais des choses. Le tableau est une chose de choses, un ensemble posé que son nom peut rassembler à ce titre, comme un petit pan de mur jaune.

Autant de monde, autant de choses ? Si le monde a lieu en choses alors un lieu de monde, l’américain, se montre : des bouts de monde aux bouts du monde font un monde : the barn, the railway, the gas station, the hotel room, the girl, the corner bar in Manhattan… C’est où on pourrait vivre, attachés à y être.

Ce n’est pas à l’artiste d’« imiter » – les arbres, les ombres, le lit, le corps, l’ustensile. C’est « l’Amérique » qui s’imite elle-même, et la séduction de ce narcissisme est d’autant plus forte, le spectateur d’autant plus jaloux de tant d’authenticité, que ces modèles se préfèrent visiblement : il suit et « rentre » dans le tableau reclos, silencieux, d’où l’abstraction écarte les sensibles, fumet ou sonorités. Quand le modèle s’imite lui-même, remake du live in America, il enflamme le désir : son contempleur se fait immigrant.

La jeune guide au musée se fatigue, bien campée dans l’idéologie, à répéter aux visiteurs que le peintre « dénonce » – la machine, la crise, le prix de l’essence, tout ce que le sociologue voudra…

Nous, nous regardons : le peintre ne « dénonce » pas : il peint.

 

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