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Un mot sur Antjie Krog, La douleur des autres par Claude Mouchard

Février, 2010

 

Invictus ?

Le film que Clint Eastwood a consacré à Nelson Mandela, je ne l’ai pas (pas encore, mi- février 2010) vu.

Mandela, 20 ans après... : on vient de fêter  l’anniversaire de sa libération.

L’apartheid, c’était hier.

Pour « Ousmane », réfugié du Darfour rencontré au bord de la Loire (j’ai parlé de lui, ou plutôt j’ai essayé de l’écouter parler et d’en rendre quelque compte dans un texte publié dans Po&sie – « Du Darfour à la Loire »),

pour Ousmane, donc, longtemps sans papiers (et qui, depuis bientôt trois ans habite auprès de nous) (ou bien c’est nous qui habitons auprès de lui) (ou bien le « nous » est aussi bien, désormais, le sien),

trois noms (m’a-t-il dit – il y a déjà des mois – dans notre cuisine) brillent :

Mandela, Martin Luther King, Ghandi.

oserai-je m’asseoir dans cette obscurité muscat

au cours du voyage de retour mon corps

transi de chagrin mon cœur résigné coagule

j’écris – une incision bleue contre tout ça …

Ces vers apparaissent soudain au chapitre III, intitulé « Qu’on me rende ses mains », du livre d’Antjie Krog, La douleur des mots (en anglais :  The Country of my Skull).

Dans ce livre (traduit par Georges Lory), Antjie Krog, poète d’Afrique du Sud, afrikaner,  reprend  en poète la tâche qu’elle a assumée pendant près de deux ans : « couvrir » pour la radio publique d’Afrique du Sud les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation.

Ces vers ont été écrits (comprenons-nous sans explications : le livre souvent s’organise par effets de montage de blocs qui se juxtaposent, se heurtent) juste après que l’auteure ait entendu des témoignages sur des violences atroces (corps brûlés vifs, mains coupées : « qu’on me rende ses mains »…).

*

Po&sie (n° 125) a publié  la traduction, par Denis Thouard, de poèmes d’Antjie Krog (« Chants maritaux »), ainsi qu’une prose passionnante (« Au nom de l’autre langue  – le poète traducteur de lui-même »[1]).

Coetzee (l’auteur du grand roman Disgrace), dans son livre Journal d’une année noire, a consacré un chapitre à Antjie Krog.

On peut lire aussi un livre de poèmes d’Antjie Krog traduit  de l’afrikaans par Georges-Marie Lory (chez Le temps qu’il fait) : Ni pillards ni fuyards.

*

Est-ce en poète qu’Antjie Krog (telle qu’on la suit en lisant La douleur des mots) a rendu compte, à la radio nationale sud-africaine, en 1996 et 1997, de ce qu’elle a entendu lors des sessions la Commission Vérité et Réconciliation ? Douleur, égarements, violence des retours sur le passé, bêtise écoeurante et inentamée des responsables de l’apartheid ( Pieth Botha est, dit Antjie Krog, d’abord un imbécile) ?

C’est en poète qu’elle reprend tout ce matériau ( si souvent au bord de l’insoutenable) dans ce livre sans équivalent  – un livre où toutes les frontières de « domaines » (du juridique ou judiciaire à l’éthique, au politique, à l’anthropologique, ou au religieux) sont traversées, mais où la poésie demeure, de plusieurs manières, ce à quoi revenir et, dans quelque ombre qu’il y ait à s’enfoncer, se tenir comme à un fil qui ne rompt pas.

Au chapitre XI, « Le collier », un autre poème surgit. Il n’est pas d’Antjie Krog. Et on ne saura pas qui a pris la peine de le recopier et d’en faire « un mot » qui l’attendrait à son retour à l’hôtel.

« Il fait nuit quand je rentre dans le hall de l’hôtel de Nelspruit. Je n’arrive pas à me mettre les idées en place. […]

Un mot m’attend avec la clé de ma chambre :

La vie est terrifiante

On peut passer sa vie en sifflant comme un étourneau

Ou la manger comme un gâteau aux noix

Mais nous savons tous deux que c’est impossible

Ossip Mandelstam

Je contemple ces mots.

Le nœud serré de mon cœur frissonne. »

Que fait la poésie là – dans cette écoute, dans cette effectuation (pour la radio, ou dans ce livre) de l’écoute, dans cet effort énorme, si coûteux (jusque dans la vie familiale d’Antjie Krog, jusque pour son état corporel), qu’exige la position de témoin de témoins ?

J’essaierai, plus tard, de revenir en détail à ce qu’offre ou, plutôt, à ce qu’impose, irrésistible, La douleur des mots : c’est un livre historiquement et politiquement des plus complexes (et il faudra revenir sur les questions qu’obligent à soulever, parfois très pratiquement, les notions de « vérité » et de « réconciliation », mais aussi celles d’ « amnistie » et de « pardon » – par exemple avec les travaux de Sandrine Lefranc, dans « Politiques du pardon ») ; c’est aussi une œuvre poétique, dont les phrases « incisent » avec cruauté – en même temps qu’elles reconnaissent ou créent des liens de fraternité –  la mémoire du lecteur…

Comment vivre la « transition » (avec, d’abord, les risques de toute « justice transitionnelle ») ?

A quel prix est-il possible de re-vivre ensemble (après avoir connu une division sociale si violente) ?

Que fait et que fera la poésie entre appartenances sociales qui furent si brutalement opposées, et entre langues (onze langues africaines – et Antjie Kroog a traduit des poèmes écrits dans ces diverses langues –, et l’anglais ou l’afrikaans) ?

*

La radio ?

A Ousmane, qui ne lit pas, mais qui aime, dans la cuisine, m’enseigner l’Afrique, et surtout les populations et leurs mouvements à travers divers territoires, j’ai un jour demandé : « Ousmane, comment sais-tu tout ce que tu sais ? »

Il a fait la réponse d’un homme qui, avant sa fuite catastrophique hors de son pays, aura passé des jours à déplacer, à certaines saisons, les « animaux » (comme il dit) :

« Ma meilleure amie, a-t-il répondu, c’est la radio. »

*

La poésie ?

Breyten Breytenbach, L’empreinte des pas sur la terre :

« Le poème est mon guide. Des tribus de poètes me montreront le chemin. Certains viendront murmurer dans mon sommeil, à voix basse comme les brises de la nuit ; d’autres me brûleront les yeux et déchireront mes entrailles. »

« Encore lycéenne – nous apprend Georges-Marie Lory dans sa présentation de Ni pillard ni fuyard  – Antjie Krog publie dans le journal de son école Mon beau pays , poème qui souhaite qu’un jour Noirs et Blancs, main dans la main, apporteront amour et paix en Afrique du Sud. » Aussitôt ce poème crée quelque scandale… « L’histoire, poursuit Georges-Marie Lory, parvient aux oreilles de Nelson Mandela, enfermé avec ses compagnon sur l’île de Robben Island. Si une jeune Afrikaner émet de tels vœux, estime-t-il, tout n’est pas perdu dans ce pays. » Et Lory remarque encore : « Vingt-quatre ans plus tard, le Chant du griot  d’Antjie Krog sera lu lors de l’intronisation de Nelson Mandela comme président de la République. » 

Dans « Transparence de la sole », poème initial du recueil Ni pillard, ni fuyard, la poète s’adresse à ses enfants (« mes quatre enfants / dorsales et caudales les tiennent en bel équilibre / les petites nageoires près du cou vibrent sans cesse / les yeus si doux // dans la mare saumâtre Maman / pétrit l’argile des métaphores »)…

N’est-ce pas alors de la peur et de l’espoir de la « transition » qu’elle leur parle ?

imperceptibles vous êtes couchés entre sable et rocher

partie du sol et jamais plus

ni pillards ni fuyards

je presse ma bouche contre chaque visage

chiffonné Maman sait

vous survivrez à la marée

 

[1] « La langue dans laquelle j’écris (écrit Antjie Krog au début de ce bref essai) est l’afrikaans. L’Afrikaans, appelé d’après le continent où elle est parlée, est l’une des rares langues à voir le jour au début du vingtième siècle. Les Afrikaner, le peuple dont je viens, n’ont pas seulement perdu la guerre impérialiste contre les Anglais en1901, mais virent aussi près du quart de sa population mourir dans des camps de concentration [remarque C.M. : Hannah Arendt, dans son livre L’impérialisme, date de cette « guerre des Boers » l’invention des camps de conentration]. Quand ils rentrèrent à leurs fermes et villes dévastées et brûlées, ils utilisèrent l’Afrikaans, appelé aussi « néerlandais de cuisine » car provenant des esclaves, pour former la nation afrikaner. Les Afrikaner parvinrent au pouvoir en 1948 et mirent en place l’apartheid avec une série de lois et d’oppressions violentes (y compris contre ceux quui parlaient afrikaans mais n’étaient pas blancs). La langue fut protégée par ce pouvoir et d’énormes structures furent constituées pour elle en sorte que vers le milieu des années 1930 elle put produire une littérature assez puissante pour culminer dans les années soixante avec des écrivains internationalement reconnus comme André Brink et Breyen Breytenbach. C’est dans cette langue que j’ai commencé à écrire et à publier très jeune. »

 

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