Find PO&SIE on FacebookPO&SIE RSS feed

Vingt ans après par Tiphaine Samoyault

Novembre, 2009

 

Dans le cadre de la commémoration du vingtième anniversaire de la chute du Mur de Berlin, la radio publique française affiche bruyamment son slogan : « Radio-France fait le mur ». On voit bien la prime accordée au jeu de mot. Mais elle fait ici légèrement trembler la pensée. Si pour faire le mur, en d’autres mots pour se faire la belle, la malle, pour jouer au passe-muraille, sauter par-dessus le rang des assassins et exercer sa liberté, il faut qu’il y ait un mur ou, plus encore, « faire » le mur, n’est-ce pas une drôle de façon de célébrer sa chute ? Pour faire le mur, il manque désormais le Mur, et c’est sur l’expression involontaire de ce manque que je voudrais m’arrêter un instant.

Qu’est-ce qu’un mur ? Plus qu’une frontière, c’est un espace aveugle où l’on se cogne : l’occultation de l’autre est sa fonction et la violence sa conséquence. La chute d’un mur signifie ceci : l’autre n’est plus caché, les relations avec lui deviennent possibles et se détendent. Réjouissons-nous. Mais ce qui alors manque est la possibilité de concevoir l’autre comme « grand » et, dans le mur, le désir de passer par-dessus ou de le faire tomber. On entend souvent que la force de la littérature réside dans sa puissance de transgression, que la censure favorise la création, que les œuvres de Maïakovski, de Mandelstam ou de Tsvetaeva, par exemple, n’auraient pas été ce qu’elles sont sans le système de répression au sein duquel elles sont nées. Ce qui revient à dire que pour « faire le mur » il faut qu’il y en ait un. Au point qu’on ne sait pas toujours très bien si c’est la mort des poètes qui témoigne pour leurs œuvres ou si leurs œuvres témoignent contre la violence qui a été exercée contre eux au point de les faire mourir. L’étrange inquiétude pour la pensée de cette opinion, qui prend parfois seulement la forme d’un soupçon, est proche de celle qui nous saisit en présence de mots aux deux sens contraires ou bien dans l’expérience du désir impossible. Ce que l’on souhaite le moins est ce que le souhaite le plus : comment exprimer cela autrement que sous la forme de l’injonction paradoxale ou du lapsus ? Je considère ainsi l’expression « faire le mur » comme un lapsus. Mais ce faisant, est-ce que je prends la mesure du lapsus de lapsus (dérivé d’un verbe latin qui signifie tomber) ? Si « faire le mur » est à proprement parler un lapsus, c’est-à-dire que quelque chose tombe avec l’expression lorsqu’on l’emploie, c’est bien parce que la formule noue étroitement l’édification et la destruction et que faire le mur c’est le faire tomber. Faire le mur c’est indéfiniment le faire tomber.

On saisit bien l’intérêt de l’opération symbolique. Mais ses effets historiques et politiques précis sont plus difficiles à mesurer. Comment penser concrètement la chute du Mur de Berlin ? Pourquoi la commémorer et comment ? Un livre publié récemment nous aide à répondre à ces questions : de Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne (Seuil, « La Librairie du xxie siècle »). Il fait de Rostropovitch jouant les Suites de Bach au pied du mur effondré, et passant soudain du mode majeur au mode mineur, une allégorie de la nécessaire conversion de la joie en tristesse. Derrière la joie unanime, le sentiment partagé qu’on en a fini avec le xxe siècle, ses totalitarismes et ses massacres de masse, se profile la tristesse d’un temps sans avenir. L’ambivalence réclame, selon Camille de Toledo, une lecture qui ne soit pas seulement morale et politique, mais spirituelle. Cette lecture spirituelle, qui nous garde d’une éventuelle nostalgie, en appelle une refondation par-delà la réflexivité mémorielle et pédagogique qui constitue le lieu commun du présent. La Chute du Mur apparaît comme la synthèse, le résumé d’une destruction, d’un désastre. « Il apparaît dans notre construction européenne que l’événement fondateur, loin d’être l’aboutissement d’une lutte de libération, naît, au contraire, de la destruction. Notre commun repose sur une pédagogie de la prévention. Nous enseignons le xxe siècle “pour ne pas que ça recommence”. »1 Cette fondation paradoxale détermine un régime paradoxal de la mémoire qui ne porte plus en avant, mais résolument en arrière et dont les instruments sont la restauration, la monumentalisation et la nostalgie. C’est, dans les pays anciennement communistes, la reconstruction des cathédrales détruites ou abandonnées, la restauration des anciens palais. C’est, dans l’Europe entière, l’édification de monuments mémoriels mis dans les paquets du tourisme généralisé. La honte et la consolation. « Ainsi se sont consolidés le socle conservateur de l’Europe et son rêve reconstructionniste, dans l’oscillation qui mène de la honte définitive (sanctuarisée par un dispositif légal, constitutionnel, monumental) à l’excavation d’une fierté prémoderne, datant d’avant la coupure du xxe siècle. Autrement dit, le souvenir des charniers et la gloire des châteaux, la “construction” des cimetières et la fierté patrimoniale, le rappel récurrent des spectres, des fantômes, et leur exorcisation par un discours du Beau, le souvenir de l’extermination et l’invocation de la splendeur passée. »2

La joie de la libération et l’illusion progressiste qu’elle a portée cinq minutes sont-elles vraiment ce que l’on célèbre vingt ans après ? Commémorer la chute du mur n’est-elle pas autrement « faire » le mur en faisant de sa destruction un monument ? Il y a encore des lieux du monde où l’on élève des murs qui séparent. C’est peut-être là, et non ici, qu’il faut aller « faire le mur ».

 

1 Camille de Toledo, Le Hêtre et le Bouleau. Essai sur la tristesse européenne, Seuil, « La Librairie du xxie siècle », 2009, p. 82.

2 Ibid., p. 90.

(texte simultanément lisible sur Mediapart)

Share/Save